NIZAR.JLIDI écrit/ Venezuela, un kidnapping d’Etat : Trump a franchi la ligne


Les Etats-Unis n’ont pas « arrêté » Nicolás Maduro. Ils l’ont enlevé. Un chef d’Etat souverain capturé par la force, hors de tout cadre international, au nom d’une puissance qui ne reconnaît plus ni le droit ni les limites. Le Venezuela n’est pas un cas isolé. Il est l’exemple choisi pour rappeler au monde que Washington frappe quand il veut, où il veut, et sans en payer le prix.
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce qui s’est produit au Venezuela n’est ni une opération judiciaire, ni une action de maintien de l’ordre international. C’est un acte de terrorisme d’Etat, commis délibérément, assumé publiquement, et exécuté parce qu’il était possible. Un chef d’Etat a été kidnappé par une puissance étrangère, transféré de force vers un autre pays, tandis que le président des Etats-Unis annonçait, sans détour, son intention de « gouverner » le pays ainsi saisi. Aucun mandat international. Aucune légitime défense. Aucun respect des règles que Washington prétend défendre ailleurs, ni même des lois américaines.
Que Nicolás Maduro soit un dictateur n’est pas la question. Que le régime vénézuélien soit autoritaire ne change rien au fond. L’histoire de l’Amérique du Sud en est remplie, et nombre de ces régimes ont été tolérés, soutenus, parfois même installés par les Etats-Unis eux-mêmes. La question est ailleurs, plus grave, plus structurante. Elle est celle-ci : un Etat peut-il encore se dire souverain lorsque la première puissance mondiale décide, unilatéralement, de capturer son chef, d’annoncer une tutelle et de justifier l’ensemble par sa quête d’hégémonie et la convoitise des ressources naturelles ?
Les motivations affichées relèvent du décor. Drogue, gangs, sécurité, démocratie. Le langage change, la logique reste. Ce qui compte, ce sont les ressources, la géographie, les alliances. Le pétrole du Venezuela. Son or. Sa coopération avec la Russie et la Chine. Sa place dans la profondeur stratégique américaine. Ce n’est pas un hasard si l’opération vise Caracas et non Moscou, Pékin ou Pyongyang. Les Etats-Unis n’ignorent pas le droit international par accident. Ils l’ignorent parce qu’ils le peuvent. Et malgré tout ce qu’on dit sur lui, Trump n’est pas un fou.
Ce message ne s’adresse pas seulement au Venezuela. Il est envoyé à toute l’Amérique latine, et au-delà, à l’ensemble du « Grand Sud »– une manière polie de dire « tiers-monde ». Il dit une chose simple : le droit ne protège plus. Les institutions ne protègent plus. Les condamnations morales ne protègent plus. Seule la capacité à imposer un coût réel à l’agression américaine limite désormais l’usage de la force. L’histoire récente le prouve sans exception.
Cette analyse part de cette colère. Non pour défendre un régime, mais pour poser une question que beaucoup évitent. Dans un monde où une superpuissance agit illégalement en toute impunité, comment un Etat peut-il encore protéger sa souveraineté ? Et si le droit ne suffit plus, que reste-t-il face à une Amérique belliciste qui ne reconnaît que le rapport de force ?
Un précédent assumé : l’arrestation d’un chef d’Etat souverain
L’opération menée par les Etats-Unis au Venezuela marque une rupture nette avec les pratiques déjà contestables du passé. Cette fois, Washington n’a pas soutenu une opposition, n’a pas organisé une pression diplomatique progressive, n’a pas favorisé un renversement indirect. Il a agi frontalement. Une attaque militaire a été déclenchée sur le territoire vénézuélien, Nicolás Maduro et son épouse ont été capturés, puis transférés de force hors de leur pays. Dans les heures qui ont suivi, le président américain a déclaré que les Etats-Unis allaient « gouverner le Venezuela jusqu’à une transition jugée acceptable » par Washington.
Ce point est essentiel. L’acte n’a pas été dissimulé. Il a été revendiqué. Le vocabulaire employé par l’exécutif américain révèle un glissement inquiétant : ce qui est présenté comme une « arrestation » relève en réalité d’un enlèvement exécuté par une armée étrangère. L’argument de « l’exécution d’un mandat d’arrêt » ne tient que dans le cadre du droit américain (et encore). Sur le plan international, il n’a aucune valeur. Aucun Etat n’a autorité pour projeter sa police, son armée et ses tribunaux sur le territoire d’un autre Etat souverain, sans mandat multilatéral.
Plus grave encore, l’opération ne se limite pas à la capture d’un individu. Elle s’accompagne d’une annonce de contrôle politique. En affirmant que Washington va « gouverner » le pays, l’administration américaine franchit un seuil rarement assumé aussi explicitement depuis la fin de la guerre froide. Il ne s’agit plus d’une action ponctuelle, mais d’une démonstration de tutelle. Le Venezuela est traité comme un espace disponible, non comme un sujet de droit. Même l’Iraq et l’Afghanistan ont eu droit à plus de respect.
Les réactions internationales ont été immédiates mais révélatrices de l’impuissance du système. Des condamnations ont été émises, des inquiétudes formulées, des experts ont rappelé les principes de la Charte des Nations unies. Rien de plus. Aucun mécanisme contraignant n’a été enclenché. Aucun coût réel n’a été imposé à Washington. L’absence de sanction n’est pas un accident diplomatique. Elle est la condition même de ce type d’action. Certains chefs d’Etats se sont même réjouit de la tournure dramatique de cette attaque américaine. Et je suis navré de constater que certains « opposants » tunisiens, qui revendiquent la démocratie, ont eu le même reflexe. Même si c’est loin de m’étonner, mais passons.
Ce précédent est désormais inscrit dans les faits. Un chef d’Etat peut être capturé par une puissance étrangère, sans guerre déclarée, sans autorisation internationale, sans conséquence immédiate pour l’agresseur. Ce qui se joue ici dépasse le cas vénézuélien. C’est une redéfinition brutale des limites de l’action étatique. Et dans cette nouvelle configuration, la souveraineté cesse d’être un droit pour redevenir une variable du rapport de force.
Le droit international face au fait accompli
Sur le plan juridique, le cas vénézuélien ne laisse pourtant guère de place à l’ambiguïté. La Charte des Nations unies est explicite dans son second article. Le recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un Etat est interdit, sauf en cas de légitime défense face à une attaque armée, ou sur la base d’un mandat explicite du Conseil de sécurité. Aucune de ces conditions n’est remplie dans l’opération menée contre Caracas.
Le Venezuela n’a pas attaqué les Etats-Unis. Aucun casus belli n’a été établi. Aucun mandat onusien n’a été délivré. L’argument américain repose donc sur une construction strictement interne : l’existence de poursuites judiciaires engagées par les tribunaux américains contre Nicolás Maduro. Mais ce raisonnement s’effondre dès qu’on sort du cadre domestique. Le droit pénal d’un Etat n’a aucune portée extraterritoriale lorsqu’il s’agit de justifier une intervention militaire sur le sol d’un autre Etat souverain.
Les tentatives de justification n’ont pas résisté longtemps à l’examen. Présenter une opération militaire comme une simple action de police internationale est un détournement de langage. Assimiler l’enlèvement d’un chef d’Etat à une arrestation relève d’une fiction juridique. De nombreux experts en droit international l’ont rappelé : il s’agit d’un usage unilatéral de la force, incompatible avec les principes fondateurs de l’ordre international d’après-guerre.
Ce qui frappe, cependant, ce n’est pas seulement la violation du droit. C’est l’absence de conséquences. Le Conseil de sécurité est paralysé par le jeu des vetos. Les mécanismes de sanctions sont inopérants face à une puissance qui les contrôle, ou les contourne. Les condamnations verbales se multiplient, mais elles ne produisent aucun effet dissuasif. Le droit existe toujours sur le papier, mais il a cessé d’imposer des coûts réels à ceux qui ont les moyens de l’ignorer.
L’affaire Maduro agit ainsi comme un révélateur. Elle montre que le droit international ne s’effondre pas dans le silence, mais dans l’indifférence. Il continue d’être invoqué, commenté, enseigné. Il n’est simplement plus respecté lorsqu’il contredit les intérêts stratégiques d’un acteur dominant. Dans ce contexte, la souveraineté n’est plus garantie par les normes, mais par la capacité d’un Etat à rendre leur violation trop coûteuse pour l’agresseur, à minima.
Le message stratégique de Trump
L’opération menée au Venezuela ne se comprend pas seulement à travers le prisme juridique. Elle est avant tout un acte stratégique, pensé comme tel, assumé comme tel. Le choix de la cible, le moment, la mise en scène politique et médiatique indiquent clairement que le message dépasse largement le cas de Nicolás Maduro. Ce n’est pas Caracas qui est principalement visée. Ce sont tous les pays qui, aux yeux des Américains, se trouvent dans une zone grise de loyauté et de dépendance.
Le Venezuela concentre plusieurs caractéristiques qui en font une cible idéale. Un Etat isolé, fragilisé économiquement, doté de ressources stratégiques majeures, et engagé dans des coopérations ouvertes avec la Russie et la Chine. À cela s’ajoute une position géographique centrale dans l’espace latino-américain, historiquement considéré par les Etats-Unis comme leur profondeur stratégique naturelle. Frapper le Venezuela, c’est rappeler que cette région n’est pas un espace neutre, mais un champ d’influence où l’autonomie a des limites.
L’annonce d’un contrôle américain sur la transition politique n’est pas un dérapage verbal. Elle fait partie du signal envoyé, Washington ne se contente plus de sanctionner, d’isoler ou de contenir. Il se réserve désormais le droit d’intervenir directement pour redessiner l’ordre politique d’un Etat jugé « déviant ». Cette logique n’est pas nouvelle, mais elle n’avait plus été exprimée avec une telle violence depuis des décennies.
Le message s’adresse aussi aux voisins du Venezuela. À ceux qui observent, hésitent, calculent. Il leur rappelle que l’alignement n’est pas une option abstraite, mais une condition de sécurité. Coopérer avec des puissances rivales, revendiquer une autonomie stratégique, contrôler des ressources clés : tout cela peut suffire à devenir une cible. La force n’est plus l’ultime recours. Elle devient un instrument de pédagogie géopolitique.
Ce signal est enfin destiné au reste du « Grand Sud ». Il dit que les règles ne s’appliquent pas de manière symétrique. Que l’ordre international repose moins sur des normes partagées que sur une hiérarchie de puissance militaire. Et que, dans cette hiérarchie, certains Etats sont exposés, par nature, à la coercition directe. Le Venezuela n’est pas une anomalie. Il est un exemple.
Ceux que les Etats-Unis n’attaquent jamais
L’opération contre le Venezuela éclaire, par contraste, une règle non écrite mais constante des relations internationales contemporaines. Les Etats-Unis n’attaquent pas tout le monde. Ils frappent là où le coût est faible, et s’abstiennent là où le risque devient existentiel. Cette sélection n’obéit ni à la morale ni au droit. Elle obéit à la dissuasion.
Washington n’a jamais capturé un dirigeant russe, chinois ou nord-coréen. Il n’a jamais annoncé vouloir « administrer » Moscou, Pékin ou Pyongyang, malgré des décennies de tensions, de sanctions, d’accusations et de crises. Il n’a jamais envisagé une opération comparable contre un Etat membre de l’OTAN doté de l’arme nucléaire, malgré des désaccords profonds et parfois violents dans l’histoire récente. La raison est simple : l’escalade serait incontrôlable.
La dissuasion, et en particulier la dissuasion nucléaire, ne protège ni la vertu ni la légitimité d’un régime. Elle protège un territoire contre l’occupation militaire directe. Elle impose un plafond de violence que même la première puissance mondiale n’est pas prête à franchir. C’est une réalité froide, documentée, répétée depuis 1945. Les Etats dotés de capacités de destruction crédibles ne sont pas envahis. Ils sont contenus, sanctionnés, encerclés, mais jamais attaqués frontalement.
À l’inverse, les Etats non protégés par une dissuasion crédible deviennent des terrains d’expérimentation. Ils subissent les sanctions, les pressions, puis, lorsque ces outils ne suffisent plus, l’intervention directe. Le Venezuela s’inscrit dans cette catégorie. Comme l’Irak avant lui. Comme la Libye. Comme le Panama en son temps. Tous partageaient un point commun : l’incapacité à imposer un coût stratégique insupportable à l’agresseur.
Ce constat n’est ni idéologique ni polémique. Il est empirique. Les Etats-Unis respectent le droit international lorsqu’il coïncide avec leurs intérêts ou lorsqu’ils y sont contraints par la dissuasion adverse. Ils l’ignorent lorsque le rapport de force leur est favorable. Le cas vénézuélien ne crée pas cette règle. Il la rend simplement visible.
Dans ce monde-là, la souveraineté ne se mesure plus à la reconnaissance diplomatique ou aux textes fondateurs. Elle se mesure à la capacité de rendre l’agression trop coûteuse pour être envisagée. Ceux qui ne disposent pas de cette capacité deviennent, tôt ou tard, des cibles potentielles.
La question qui dérange : comment se protéger de l’avidité américaine ?
À ce stade, la question n’est plus morale. Elle est stratégique. Elle n’oppose pas démocratie et autoritarisme, mais vulnérabilité et dissuasion. Le cas vénézuélien oblige tous les États à regarder la réalité en face : le droit international n’est pas un bouclier. Il est un langage. Et ce langage cesse d’être entendu dès lors qu’il n’est plus appuyé par un coût réel pour l’agresseur.
Les alliances ne suffisent pas toujours. Les condamnations non plus. Les institutions internationales, paralysées par les rapports de force qu’elles étaient censées réguler, enregistrent les faits plus qu’elles ne les empêchent. Dans ce contexte, la sécurité devient une équation brutale : que se passe-t-il si un Etat décide de vous frapper parce qu’il le peut, et qu’aucun mécanisme ne l’en dissuade ?
L’histoire contemporaine offre une réponse dérangeante. Les Etats que les Américains n’attaquent pas directement sont ceux capables d’imposer un risque d’escalade incontrôlable. Pas nécessairement par la Loi, ni par la popularité nationale ou internationale, mais par la capacité à rendre toute agression trop coûteuse politiquement, militairement, stratégiquement. C’est cette réalité que le système international préfère ne pas nommer, mais qu’il applique sans exception.
Poser cette question ne revient pas à glorifier la force ni à recommander la prolifération des armes. Cela revient à constater que le monde est entré dans une phase où la sécurité juridique ne garantit plus la sécurité réelle. Où la souveraineté proclamée ne protège pas contre la souveraineté niée. Où l’architecture d’après-guerre vacille sous le poids de l’impunité.
Le Venezuela n’est pas un cas isolé. Il est un avertissement. À mesure que la force redevient le principal arbitre, les Etats qui ne peuvent ni dissuader ni imposer de coûts deviennent des espaces disponibles. Ce n’est pas une dérive. C’est une régression assumée,et tant que cette réalité ne sera pas affrontée lucidement, le prochain cas ne sera qu’une question de temps.
Et après ?
La suite est déjà en mouvement. Et elle sera brutale.
Le premier effet se lira sur les marchés. En frappant le Venezuela, Washington a injecté une instabilité supplémentaire dans un système énergétique déjà sous tension. Le pétrole réagit toujours avant les chancelleries. La hausse des prix est inévitable, et avec elle une pression accrue sur le pouvoir d’achat mondial. Inflation importée, chaînes logistiques fragilisées, Etats contraints de subventionner ou de laisser filer les prix. Une décision militaire prise à Caracas se paiera à la pompe, de Dakar à Jakarta, de Tunis à Buenos Aires.
Mais les répercussions les plus lourdes ne sont pas économiques. Elles sont stratégiques. En kidnappant un président sans en payer le prix, les Etats-Unis ont envoyé un signal d’une clarté glaçante : la force prime désormais sur le droit. Et ce signal n’est pas reçu par des acteurs secondaires. Il est entendu en Chine. Il est entendu en Russie.
Comment, dès lors, expliquer à la Chine qu’elle ne peut pas régler la question taïwanaise par la force, quand la première puissance mondiale s’autorise à capturer un président étranger au nom de sa propre loi ? Comment dissuader la Russie de durcir encore le conflit ukrainien, voire de franchir des lignes jusqu’ici jugées trop risquées, si l’enlèvement d’un chef d’Etat devient un précédent toléré ? Le cas vénézuélien ne referme pas des dossiers. Il les ouvre tous.
Si l’objectif américain était d’intimider les dirigeants du « tiers-monde », l’histoire enseigne une chose : la peur est un mauvais calcul stratégique. Elle ne produit pas toujours la soumission. Elle engendre aussi la radicalisation, l’escalade, la recherche de moyens de pression extrêmes. Qu’il s’agisse d’une dictature honnie ou d’une république souveraine jugée indocile par les Américains, chaque pays comprend désormais que la bonne volonté ne protège pas, et que l’absence de moyens de pression expose au pire.
L’Empire américain croit encore dicter les règles par la démonstration de force. Mais cette posture porte les signes classiques du déclin. Tous les empires ont connu cette phase : l’arrogance stratégique, l’extension excessive, la confusion entre puissance et droit. Les Ptolémées l’ont vécue en Egypte. L’empire Grecsous Alexandre aussi. Rome, les Mongols, les Qing, les Ottomans, l’Europe coloniale. Aucun n’a échappé à l’érosion. Les Etats-Unis n’y feront pas exception.
La différence, aujourd’hui, tient à l’échelle des conséquences. Dans un monde nucléarisé, interdépendant, fragmenté, chaque acte d’impunité accélère la désintégration de l’ordre global. L’Amérique peut encore frapper. Elle ne peut plus stabiliser.
Face à cela, les peuples n’ont qu’un choix : résister. Résister politiquement, économiquement, stratégiquement. Résister aux récits qui justifient l’injustifiable. Résister à l’idée que la souveraineté serait un privilège accordé par les puissants. Aucun empire n’est éternel. Mais l’intervalle entre sa domination et sa chute est toujours le plus dangereux. Et c’est précisément dans cet intervalle que le monde vient d’entrer malheureusement.



