NIZAR.JLIDI écrit/ La Libye après Kadhafi : le silence avant la recomposition


La Libye n’a pas explosé après l’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi début février. Elle s’est simplement figée. Ce silence, plus inquiétant qu’une flambée de violence, révèle une recomposition souterraine du paysage politique. Haftar s’impose davantage, Dbeibah s’accroche mais semble affaibli, le Sud observe. L’équation libyenne vient de changer — sans bruit, mais pas sans conséquences.
Un pays fracturé ne réagit jamais comme on l’attend. Lorsque Saïf al-Islam Kadhafi a été assassiné à Zintan, beaucoup ont anticipé l’embrasement : tribus en armes, milices en alerte, fractures ravivées. Rien de tout cela, du moins en surface. Les rues ne se sont pas remplies. Les alliances ne se sont pas effondrées du jour au lendemain. La Libye n’a pas basculé. Elle a retenu son souffle.
Ce calme apparent est trompeur. Car la mort de l’ainé de Kadhafi n’est pas un simple fait divers dans une longue séquence de violences politiques. Elle retire du jeu une carte singulière : celle d’une troisième voie possible, ni totalement arrimée à l’Est de Khalifa Haftar, ni absorbée par les équilibres précaires et douteux de Tripoli. Sa présence compliquait les calculs, car elle imposait une issue subtile à la crise politique. Son absence simplifie le tableau. Et quand un paysage politique devient plus simple en Libye, il devient rarement plus stable.
À Benghazi, l’Armée nationale libyenne (ANL) apparaît mécaniquement renforcée. Haftar n’a rien revendiqué, rien célébré. Il n’en avait pas besoin. Dans un système où le pouvoir repose d’abord sur la capacité militaire et la cohérence de commandement, l’élimination d’un pôle symbolique concurrent consolide sa centralité et ramène tout à la réalpolitik. À Tripoli, en revanche, le gouvernement de Dbeibah continue de parler budget unifié et gestion administrative, alors même que le socle politique demeure fragmenté.
Le plus intrigant reste ailleurs. Dans le Sud, aucun soulèvement massif. Pas de rupture tribale spectaculaire. Le Fezzan se tait. Ce silence n’est pas un vide ; c’est un calcul parsemé de deuil. Fatiguées d’une décennie de guerre et dépendantes d’équilibres économiques fragiles, les grandes composantes tribales observent, évaluent, attendent. Elles savent que le prochain cycle politique ne se jouera pas seulement à Tripoli ou Benghazi, mais dans leur capacité à peser au moment opportun.
Depuis l’assassinat de Saïf al-Islam, la Libye n’est donc pas entrée dans une nouvelle guerre. Elle est entrée dans une phase de recomposition silencieuse. La question n’est plus de savoir qui a appuyé sur la gâchette – l’enquête semble avoir été balayée sous le tapis. Elle est ailleurs : quel futur politique peut émerger dans un pays où les cartes se redistribuent sans bruit, mais sous une tension permanente ?
La fin de la voie Kadhafi : une équation politique simplifiée
Saïf al-Islam Kadhafi ne gouvernait pas. Mais il incarnait une possibilité. Une option électorale transversale, capable de capter une nostalgie d’Etat central fort et de perturber les calculs des deux pôles dominants et leurs soutiens étrangers.
Sa simple présence introduisait une incertitude. En cas d’élection présidentielle, il pouvait fédérer une partie des déçus du chaos post-2011, sans se confondre totalement avec l’architecture militaire de l’Est ni avec les compromis miliciens de Tripoli. Il représentait moins un programme qu’un symbole. En Libye, les symboles pèsent lourd.
Son décès referme cette parenthèse. Le paysage redevient binaire. D’un côté, l’Est structuré autour de Khalifa Haftar, ses fils et leur appareil militaire. De l’autre, l’Ouest dominé par un pouvoir civil soutenu par des alliances armées fluctuantes et la « communauté internationale ». Entre les deux, l’espace politique se rétrécit.
Cette simplification n’est pas synonyme de clarification. Elle réduit les options, mais elle accroît la tension. Jusque-là, d’ailleurs, le paysage politique libyen a tenu avec ce statu quo. Un système à trois pôles autorise des équilibres instables, des négociations triangulaires, des ajustements. Cependant, un système à deux blocs favorise l’affrontement ou le gel. La Libye se retrouve désormais face à ce choix implicite : consolidation autoritaire d’un côté, stagnation fragmentée de l’autre.
L’assassinat d’une figure capable de brouiller les lignes rend le jeu plus lisible. Elle le rend aussi plus dur. Saïf al-Islam Kadhafi n’est pas le seul leader politique assassiné ces derniers mois. Avant lui, fin décembre, Mohammed Al-Haddad est également décédé dans d’étranges circonstances. Mis bout à bout, ce contexte profite beaucoup plus à Haftar qu’aux autres leaders politiques libyens.
Haftar, centralité retrouvée sans triomphe officiel
Khalifa Haftar n’a pas célébré l’assassinat de Kadhafi (presque). Il n’a pas commenté. Il n’avait rien à dire – les médias internationaux ont tout dit pour lui. Dans la Libye d’aujourd’hui, le silence peut être une victoire.
Depuis l’assassinat de Saïf al-Islam, l’Est apparaît comme le seul pôle doté d’une architecture cohérente : chaîne de commandement claire, appareil sécuritaire structuré, relais tribaux stabilisés. Ce n’est pas nouveau. Ce qui change, c’est l’absence d’un concurrent symbolique capable de capter une partie de l’électorat nostalgique d’un Etat central fort. L’équation présidentielle potentielle se simplifie mécaniquement.
Haftar devient plus incontournable, sans avoir gagné quoi que ce soit formellement. Il ne bénéficie pas d’un mandat populaire renouvelé. Il profite d’un paysage épuré. Dans les capitales régionales (surtout au Caire), on parle moins de « transition inclusive » et davantage de « réalisme politique ». La nuance est lourde de sens. Mais l’est-elle vraiment ?
Pour les politiciens libyens de toute part, le calcul est pragmatique : qui garantit la sécurité ? Qui contrôle réellement le territoire ? Qui peut imposer un minimum d’ordre ? Dans ce registre, Haftar reste le seul acteur disposant d’une force organisée à grande échelle. Ce n’est pas une adhésion idéologique. C’est un réflexe de stabilité, même si le clan Haftar a été à l’origine des deux guerres civiles post-2011.
Cette centralité retrouvée ne signifie pas triomphe. Benghazi fait face à des contraintes économiques, à des rivalités internes et à une dépendance aux équilibres régionaux. Mais dans un système politique où l’alternative s’est rétrécie, la simple capacité de tenir devient un avantage stratégique.
En Libye, le pouvoir ne revient pas toujours à celui qui convainc. Il revient souvent à celui qui dure. Jusque-là, Dbeibah a brillé par sa résilience, mais pour combien de temps encore ?
Tripoli parle budget, le pays parle pouvoir
À Tripoli, le discours officiel reste technique. Budget unifié. Réformes financières. Stabilisation monétaire. Sur le papier, l’agenda semble rationnel. Dans la réalité, il flotte au-dessus d’un sol politique fissuré.
Abdel Hamid Dbeibah continue de plaider pour une gestion budgétaire cohérente, condition nécessaire pour sortir de la fragmentation institutionnelle. L’argument est solide : sans budget national unifié, impossible de stabiliser le dinar, d’encadrer les dépenses publiques ou de restaurer la confiance économique. Mais un budget ne remplace pas une légitimité politique. Il l’accompagne, au mieux. Qui plus est, la mainmise de Haftar sur la manne pétrolière s’étend trop dangereusement pour Debibah.
L’Ouest reste également dépendant d’alliances armées mouvantes. Les milices ne gouvernent pas officiellement, mais elles conditionnent l’équilibre. Chaque compromis sécuritaire fragilise l’autorité civile. Chaque tension locale rappelle que l’Etat ne contrôle pas entièrement ses propres instruments de force.
La mort de Mohammed Al-Haddad et l’assassinat de Saïf al-Islam ne renforcent pas Tripoli. Ils suppriment deux variables de stabilité, sans offrir de solution. Le contexte prive l’Ouest d’un acteur qu’il pouvait contenir politiquement, voire marginaliser dans un cadre électoral. Il réduit l’espace d’un dialogue inclusif qui aurait intégré toutes les sensibilités, même les plus controversées. Sans oublier, évidemment, tout espoir de rapprochement Est-Ouest sous la houlette des pays voisins : une ambition qu’Al-Haddad représentait.
Le gouvernement parle gestion. Le pays parle survie. Entre les deux, l’écart s’élargit.
Tripoli peut administrer. Mais Dbeibah peine encore à incarner un horizon politique crédible pour l’ensemble du territoire.
Le Sud libyen : silence on tourne !
On annonçait des fractures. On imaginait des colonnes armées, des tribus divisées, des drapeaux ressortis des hangars. Rien de spectaculaire. Le Fezzan ne s’est pas embrasé. Il observe.
Ce silence n’est pas de l’indifférence. C’est un calcul. Les grandes composantes tribales du Sud ont payé le prix fort depuis 2011 : affrontements intermittents, trafics militarisés, routes migratoires instrumentalisées, économie parallèle devenue nécessité. Elles savent que toute flambée incontrôlée détruit d’abord leurs propres équilibres.
Le Sud fonctionne selon une logique différente de Tripoli ou Benghazi. Ici, la priorité n’est pas idéologique. Elle est logistique. Qui sécurise les axes ? Qui garantit la circulation du carburant, des marchandises ? Qui peut empêcher une nouvelle militarisation des villes frontalières ? Les réponses déterminent les loyautés.
Depuis l’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi, aucune tribu majeure n’a lancé de mobilisation générale. Pas de ralliement spectaculaire à l’Est. Pas de rupture ouverte avec l’Ouest. Cette retenue indique autre chose : l’attente d’un rapport de force stabilisé. Le Sud ne se range pas avant de savoir qui tient vraiment. Et encore…
Dans les analyses internationales, ce silence est parfois interprété comme une marginalisation. C’est une erreur. En Libye, le Sud pèse lorsqu’il choisit le moment. Et il choisit rarement dans l’urgence.
Le Fezzan ne crie pas. Il évalue. Et lorsqu’il basculera — car il basculera un jour — l’équation nationale changera brutalement. En définitive, les tribus seront le joker dans le jeu politique libyen bipolaire.
Une solution politique régionale en suspens
La Libye n’évolue jamais en vase clos. Chaque déséquilibre interne se répercute immédiatement sur ses voisins. La Tunisie, l’Algérie et l’Egypte ont tenté, quelques jours avant l’assassinat de Kadhafi justement, de relancer un mécanisme de consultation tripartite pour favoriser une solution libyo-libyenne, inclusive, débouchant sur des élections et l’unification des institutions. L’idée était simple : réduire l’ingérence étrangère et créer un cadre régional stabilisateur.
L’assassinat de Saïf al-Islam ne met pas fin à cette approche. Mais il en modifie les paramètres. Toute solution politique crédible supposait l’inclusion des différentes sensibilités, y compris celles issues de l’ancien régime. En retirant une figure capable d’agréger une partie de cet électorat, l’équation devient plus étroite. Plus simple sur le papier. Plus risquée en pratique.
La tentation, désormais, serait de considérer qu’un paysage bipolaire facilite la négociation : parler à deux camps plutôt qu’à trois. C’est une illusion confortable. Car la Libye ne se résume pas à Tripoli et Benghazi. Elle est traversée de loyautés locales, de dynamiques tribales, de réseaux économiques qui ne se plient pas aux schémas diplomatiques, surtout après des années de déceptions.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la solution régionale est morte. Elle est de comprendre si elle peut s’adapter à un terrain transformé. Toute transition qui ignorerait le Sud, ou qui miserait uniquement sur un face-à-face Est/Ouest, resterait fragile. C’est une leçon que les Occidentaux ne semblent jamais retenir d’ailleurs quand il s’agit de la Libye.
La Libye entre dans une phase où la recomposition se fait à bas bruit. Pas de bataille décisive. Pas de sommet spectaculaire. Des ajustements lents, des calculs discrets, des alliances révisées.
Le silence actuel n’est pas une accalmie. C’est une transition. Et dans l’histoire libyenne récente, les transitions silencieuses ont souvent précédé les basculements les plus profonds.
Quel futur politique dans un pays qui retient son souffle ?
La Libye n’est pas en guerre ouverte. Elle n’est pas en paix non plus. Elle est suspendue.
L’assassinat de Saïf al-Islam n’a pas déclenché un effondrement. Il a retiré une pièce du puzzle. Et parfois, retirer une pièce ne détruit pas l’image immédiatement ; cela la rend plus rigide. Plus prévisible. Plus dangereuse.
Trois scénarios se dessinent.
Le premier serait une consolidation progressive de l’Est autour d’un modèle sécuritaire assumé, avec une « normalisation régionale pragmatique » qui serait sans doute encouragée par l’Egypte. Ce serait l’option de la stabilité par la force, au prix d’un pluralisme limité.
Le deuxième serait un gel prolongé. Tripoli administre, Benghazi contrôle, le Sud arbitre en silence. Pas d’élection réelle, pas de réunification institutionnelle complète. Une Libye figée, mais fonctionnelle par intermittence.
Le troisième serait le plus imprévisible : une recomposition venue des marges. Un réalignement tribal, une alliance inattendue, un acteur secondaire qui émerge là où personne ne l’attend. La politique libyenne a souvent surpris ceux qui la croyaient écrite d’avance.
Pour l’instant, aucun de ces scénarios ne domine totalement. Haftar s’impose davantage, sans hégémonie incontestée. Tripoli gouverne sans horizon stabilisé. Le Sud attend. Les Etats régionaux surveillent et les puissances étrangères se posent des questions.
La question n’est plus de savoir qui a tiré. Elle est de comprendre qui structurera le prochain cycle.
La Libye n’est pas entrée dans le chaos. Elle est entrée dans une phase plus subtile, plus froide, plus calculée. Un pays où les alliances se redessinent sans déclaration officielle. Où les équilibres se déplacent sans fracas. Et dans ce silence, tout est possible.



