NIZAR.JLIDI écrit/ Iran – USA : Une guerre évitée… pour combien de temps ?

Menaces américaines, signaux contradictoires de l’Iran, diplomatie régionale sous tension : le Moyen-Orient vit une période dangereuse où la guerre n’est pas imminente, mais où personne ne contrôle plus vraiment la dynamique. Derrière les déclarations publiques se déroule une séquence brutale, où la peur est devenue un outil politique.
Le plus inquiétant dans la crise actuelle entre les Etats-Unis et l’Iran n’est pas ce qui est dit. C’est ce qui est fait. Déploiements militaires, ultimatums verbaux, médiations d’urgence, communiqués rassurants et menaces à peine voilées s’enchaînent dans un contexte qui donne l’illusion d’un chaos maîtrisé. En réalité, la région glisse vers une situation où une seule erreur de calcul pourrait suffire à déclencher un engrenage incontrôlable.
Washington a choisi la pression maximale comme mode opératoire. Téhéran répond par une fermeté calculée, tout en laissant filtrer des signaux d’ouverture. Entre les deux, les Etats de la région et les médiateurs autoproclamés s’agitent pour empêcher l’irréparable. Le Qatar, la Turquie, la Russie, les pays du Golfe multiplient les contacts, conscients qu’une confrontation directe entre les Etats-Unis et l’Iran ne serait pas une guerre de plus, mais un séisme mondial.
Ce face-à-face dépasse largement le dossier nucléaire. Il touche à la place de l’Iran dans l’ordre régional, à la crédibilité des menaces de Trump, et à la capacité des Etats du Moyen-Orient à ne pas être broyés entre des logiques de force qui les dépassent. La question n’est donc pas seulement de savoir si une guerre est probable. Elle est de comprendre pourquoi les parties prenantes continuent d’avancer comme si elle était une option acceptable.
La stratégie américaine : la menace comme méthode
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique américaine vis-à-vis de l’Iran a changé de nature. Elle n’est plus structurée autour d’un cadre diplomatique, ni même d’une négociation sous conditions. Elle repose sur une idée simple : faire monter la peur plus vite que Téhéran ne peut l’absorber.
Dans les discours, cela se traduit par des ultimatums publics. Dans les faits, par une démonstration de force continue dans le Golfe et autour de l’Irak. N’oublions pas non plus les manifestations de janvier en Iran, qui étaient clairement catalysées depuis l’étranger. Le message est volontairement ambigu : Washington ne dit pas qu’il veut la guerre, mais il agit comme s’il était prêt à la déclencher. Cette ambiguïté n’est pas un accident. Elle est devenue un outil.
Les stratèges américains appellent cela la « madmantheory » – comprendre, la stratégie du fou. L’adversaire doit croire que le président américain est capable de décisions irrationnelles, imprévisibles, voire suicidaires, afin de le pousser à céder avant que le pire n’arrive. Trump l’a déjà utilisée face à la Corée du Nord et l’Arabie saoudite lors de son premier mandat, et contre le Venezuela et l’Union européenne lors de l’actuel mandat. Il tente aujourd’hui de la reproduire avec l’Iran.
Le problème est que cette méthode fonctionne mal dans un environnement comme le Moyen-Orient. L’Iran n’est pas un Etat isolé, mais le centre d’un réseau de relations, d’alliances et d’intérêts régionaux. Quand Washington hausse le ton, ce ne sont pas seulement les dirigeants iraniens qui réagissent, mais aussi l’Irak, le Golfe, le Liban, la Chine, la Russie, les marchés pétroliers et les routes commerciales.
En brandissant la menace, Trump cherche à imposer un rapport de force direct. Mais il oublie une chose essentielle : plus un adversaire se sent acculé, moins il est enclin à reculer. L’histoire montre que les Etats qui se sentent menacés dans leur existence même ont tendance à choisir la résistance plutôt que la soumission.
C’est ce paradoxe qui rend la situation actuelle si dangereuse. La pression maximale est censée éviter la guerre en forçant l’Iran à céder aux caprices américains et israéliens. Elle peut tout aussi bien la provoquer en convainquant Téhéran qu’il n’a plus rien à perdre.
L’Iran entre fermeté et ouverture contrôlée
Face à la pression américaine, l’Iran joue une partition plus subtile qu’il n’y paraît. En surface, le discours est dur. Les responsables iraniens répètent qu’ils ne négocieront jamais sous la menace et qu’une attaque recevra une réponse « écrasante ». Cette rhétorique n’est pas seulement destinée à Washington. Elle vise aussi l’opinion publique intérieure, dans un pays traversé par des tensions sociales et politiques profondes.
Mais en parallèle, l’Iran laisse filtrer un autre message. Des figures clés du régime, en particulier Ali Larijani, parlent de « progrès » dans la mise en place d’un cadre de discussions. Le vocabulaire est soigneusement choisi : il ne s’agit pas d’annoncer des pourparlers imminents, mais de montrer que la porte n’est pas fermée, à condition que le rapport de force se stabilise.
Cette double posture répond à une logique interne. Le pouvoir iranien doit apparaître inflexible, notamment sur les capacités militaires et balistiques, tout en évitant une confrontation directe avec les Etats-Unis qui serait économiquement et politiquement coûteuse. Négocier, oui, mais sans donner l’impression de céder. En gros, l’Iran est prêt à parler avec Trump, mais ne veut pas d’Israel dans le dialogue. Donc la diplomatie iranienne met en place des fusibles.
C’est aussi pour cela que Téhéran insiste sur les médiations régionales. En passant par des intermédiaires comme le Qatar ou en maintenant des canaux avec Moscou, l’Iran cherche à déplacer la discussion hors du face-à-face avec Washington. Cela permet de gagner du temps, de diluer la pression et de transformer un ultimatum en processus.
Cette stratégie est risquée, mais elle n’est pas irrationnelle. Elle part d’un constat : l’Amérique peut frapper, mais elle ne peut pas imposer un nouvel ordre régional sans partenaires ni relais. L’Iran, lui, parie sur la durée, les équilibres et la fatigue stratégique de son adversaire. C’est une stratégie qui a réussi par le passé. De surcroît, l’Iran est habitué à l’autarcie, et l’espoir d’un allègement des sanctions ne dirige pas la perspective iranienne à court terme.
La diplomatie régionale en pleine course contre la guerre
La violence potentielle de l’affrontement entre Washington et Téhéran a provoqué une réaction immédiate dans la région. Contrairement aux grandes puissances, les Etats du Moyen-Orient n’ont pas le choix de garder leur distance. Une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran ne serait pas un conflit abstrait. Elle se déroulerait dans leur espace aérien, sur leurs routes maritimes, dans leurs villes et leurs économies. On l’a bien vu en juin 2025.
C’est pour cela que la diplomatie régionale s’est mise en mouvement. Le Qatar est devenu un canal central, recevant et transmettant des messages entre les deux camps. La Turquie multiplie les contacts. La Russie joue un rôle discret mais actif. Les pays du Golfe, même ceux historiquement proches de Washington, ont fait savoir qu’ils ne souhaitent pas servir de base arrière à une attaque contre l’Iran.
Cette fébrilité révèle une réalité simple : personne dans la région ne croit qu’une guerre serait contrôlable. Une frappe américaine entraînerait presque mécaniquement des ripostes indirectes, via l’Irak, le Liban, le Golfe ou les détroits stratégiques. Les marchés pétroliers réagiraient instantanément. Les routes commerciales seraient menacées. Les équilibres politiques internes de plusieurs Etats seraient déstabilisés.
Pourtant, cette diplomatie de l’urgence se heurte à une limite. Elle ne peut pas effacer la logique de force imposée par Washington. Les médiateurs peuvent ralentir l’escalade, créer des espaces de respiration, mais ils ne peuvent pas remplacer un choix stratégique américain. Tant que la Maison-Blanche considère la menace comme un outil normal, chaque canal diplomatique reste fragile. Les Américains ont déjà déployé un deuxième porte-avion, et Trump voudra des résultats pour justifier la dépense.
La région se retrouve ainsi dans une position paradoxale. Elle fait tout pour éviter la guerre, mais elle n’a pas le pouvoir de l’exclure. Elle peut seulement tenter de la diluer, jour après jour, message après message.
L’Irak, champ de bataille politique entre Washington et Téhéran
La crise actuelle ne se joue pas seulement entre l’Iran et les Etats-Unis. Elle se projette avec une intensité particulière en Irak, pays fragile, fragmenté, et devenu l’un des principaux terrains de confrontation indirecte entre les deux puissances.
Les menaces américaines visant des acteurs politiques irakiens, notamment autour de la candidature de Nouri al-Maliki soutenue par le bloc chiite, sont révélatrices. Washington ne se contente plus de contenir l’Iran sur le plan militaire. Il cherche aussi à affaiblir ses relais politiques dans la région. L’Irak, où les forces proches de Téhéran jouent un rôle central, devient ainsi un moyen de pression.
Pour les Irakiens, cette situation est explosive. Le pays tente de se reconstruire après des années de guerre et de chaos, tout en maintenant un équilibre précaire entre ses relations avec les Etats-Unis et son voisin iranien. Les menaces américaines de réduire le soutien ou l’assistance en cas de victoire de figures jugées trop proches de Téhéran placent l’Irak devant un dilemme insoluble : satisfaire Washington au risque de fracturer son paysage politique.Ou préserver sa souveraineté au risque de subir des représailles, ce qui serait possible d’autant plus que l’Irak possède relativement le choix souverain dans la conjoncture actuelle.
Ce jeu dangereux montre à quel point la crise dépasse la seule question nucléaire. Elle touche à la configuration même du pouvoir au Moyen-Orient. En cherchant à remodeler l’Irak, les Etats-Unis envoient un message à l’Iran : aucun de ses ancrages régionaux n’est hors de portée. Mais ce message a un coût. Il nourrit un sentiment d’encerclement en Iran et renforce l’idée que la survie du régime (et de l’Etat) passe par la résistance, pas par la concession.
Dans ce contexte, chaque tension politique en Irak devient un signal envoyé à Téhéran. Et chaque réaction iranienne est interprétée à Washington comme une provocation. L’Irak, pris au milieu, subit une pression qui pourrait facilement dégénérer.
Le piège de l’escalade
Ce qui rend la situation actuelle si dangereuse, ce n’est pas la volonté déclarée de faire la guerre. C’est l’enchaînement de gestes, de menaces et de réactions qui enferme chaque camp dans une logique dont il devient prisonnier.
La stratégie de Trump repose sur une idée simple : augmenter la pression jusqu’à ce que l’Iran cède. Mais cette logique suppose que Téhéran reste rationnel au sens où Washington l’entend, c’est-à-dire prêt à accepter une humiliation politique pour éviter un choc. Or l’histoire iranienne, comme celle de nombreux Etats de la région, montre exactement l’inverse. Plus la menace est perçue comme existentielle, plus la résistance devient un impératif intérieur.
L’Iran est aujourd’hui dans cette posture. Les discours sur une « réponse écrasante » ne sont pas de simples fanfaronnades. Ils traduisent un calcul : montrer qu’une attaque américaine aurait un coût si élevé qu’elle deviendrait politiquement et stratégiquement dissuasive. C’est une logique de dissuasion asymétrique, qui vise à compenser l’infériorité militaire directe par la certitude d’un chaos régional.
C’est là que la « stratégie du fou » se retourne contre son utilisateur. En voulant paraître imprévisible et dangereux, Trump alimente la conviction iranienne qu’il n’y a plus de filet de sécurité. Quand un Etat croit que l’ennemi peut frapper à tout moment, la tentation de prendre les devants ou de se préparer au pire devient rationnelle.
Dans un environnement saturé d’armes, de milices, de lignes rouges non écrites et de rivalités croisées, cette dynamique est explosive. Un incident maritime, un « bombardement préventif », un attentat attribué à tort ou à raison, peuvent déclencher une chaîne de réactions que personne ne pourra ensuite contrôler.
La guerre n’est peut-être pas voulue. Mais elle devient possible. Et dans le système actuel, le simple fait qu’elle soit possible est déjà une défaite pour la diplomatie.
Ce que cette crise révèle du nouvel ordre mondial
La confrontation entre les Etats-Unis et l’Iran n’est pas un simple conflit régional sempiternel. Elle est l’un des premiers grands tests du monde qui émerge après la fin de l’ordre international tel qu’on l’a connu depuis la Guerre froide.
Pendant des décennies, les crises majeures étaient encadrées par des mécanismes multilatéraux, des accords, des lignes de communication et des équilibres tacites. Aujourd’hui, ces garde-fous s’effritent. On pourrait blâmer la faiblesse de l’Europe ou la complaisance des puissances asiatiques, mais Les grandes puissances agissent de plus en plus selon leurs intérêts immédiats, en contournant ou en affaiblissant les institutions censées réguler les conflits.
Dans ce contexte, la stratégie américaine vis-à-vis de l’Iran illustre une évolution plus large : le retour assumé de la politique de la force. Les sanctions, les pressions militaires et les menaces ouvertes remplacent les cadres de négociation patiemment construits. La logique n’est plus celle du compromis, mais celle de la domination.
Face à cela, les puissances régionales n’ont plus beaucoup d’options. Elles peuvent s’aligner, tenter de résister, ou chercher à manœuvrer entre les blocs. L’Iran a choisi la résistance stratégique, en s’appuyant sur ses réseaux et sa capacité de nuisance régionale. Il est clair que l’Arabie saoudite et le Pakistan suivent la même logique. D’autres Etats, plus fragiles, n’ont pas cette latitude.
Ce nouvel ordre est plus brutal, mais aussi plus instable. Il ne repose plus sur des règles partagées, mais sur des rapports de force mouvants. Et chaque crise a le potentiel de devenir un point de rupture.La séquence actuelle autour de l’Iran montre ce que cela signifie concrètement. Quand une grande puissance estime qu’elle peut imposer sa volonté par la peur, elle prend le risque de déclencher des réactions en chaîne qui dépassent ses intentions initiales. Après tout, Trump ne cherche ultimement qu’à protéger les intérêts américains, malgré les théories des uns et des autres.
Il ne s’agit plus seulement de savoir qui a raison, et qui sert les intérêts de qui.Il suffit de comprendre que « le système » lui-même est devenu plus dangereux.
Le Moyen-Orient face à une ligne de fracture historique
L’escalade entre les Etats-Unis et l’Iran ne se résoudra pas comme les précédentes. Même si une guerre est évitée, la région ne reviendra pas à l’équilibre d’avant. Une ligne de fracture a été tracée, et elle traverse déjà le Moyen-Orient.
D’un côté, une puissance américaine qui ne cherche plus à stabiliser, mais à imposer. De l’autre, des Etats et des mouvements qui, face à cette logique, n’ont que deux choix : se soumettre ou s’endurcir. L’Iran a clairement choisi la seconde voie. Et ce choix entraîne avec lui une partie de la région.
Les capitales arabes, les marchés, les sociétés civiles sentent cette bascule. Elles comprennent que la période où les grandes puissances assuraient, tant bien que mal, une forme de prévisibilité est en train de se refermer. Ce qui vient à la place est plus incertain, plus violent, et moins négociable.
Même si les médiations aboutissent, même si des discussions s’ouvrent, le message a déjà été envoyé : la force prime désormais sur la Loi. Cela aura des conséquences durables sur la manière dont les Etats du Moyen-Orient pensent leur sécurité, leurs alliances et leur survie.
La question n’est plus seulement de savoir si les Etats-Unis et l’Iran vont se faire la guerre. Au final, cette dernière se manifestera par des bombardements et des pressions où ce seront les civils qui souffriront le plus.La question est de savoir dans quel monde cette région devra vivre après cette crise. Un monde où les compromis sont fragiles, où les menaces sont permanentes, et où chaque acteur est sommé de choisir son camp ? Dans ce monde-là, la paix n’est plus possible ou stable. C’est juste un intervalle.



