NIZAR.JLIDI écrit/ 2026, la loi de la jungle, et un monde qui sous-estime encore Trump

En un an de mandat, Donald Trump a remis la force au centre de la géopolitique : chantage tarifaire, menaces territoriales, coups de pression assumés. Beaucoup de nations, en Europe comme dans le Sud global, continuent de traiter ces signaux comme des outrances temporaires. C’est une erreur de lecture. La nouvelle règle est simple : la souveraineté vaut le prix qu’on est capable d’imposer. Pendant que l’Europe discute, la Chine prépare l’autarcie. Et l’Afrique, comme souvent, risque d’encaisser le choc sans y être préparée.
Il y a des moments où l’Histoire accélère, non par de longs discours, mais par une série d’actes courts qui changent l’équilibre des forces. En douze mois de son second mandat, Trump a donné à la planète une leçon que beaucoup refusent encore d’apprendre : les règles n’arrêtent personne quand le rapport de force est déséquilibré. Les alliances n’ont de valeur que tant que le « protecteur » a intérêt à protéger. Dès qu’il décide de facturer sa protection, la diplomatie devient une humiliation constante, la souveraineté un poste de négociation, et la géographie une monnaie.
Le cas du Groenland est emblématique, précisément parce qu’il ne concerne pas un ennemi. Trump y pose une méthode nue : une mesure commerciale — des tarifs — utilisée comme outil de contrainte territoriale. Ce n’est pas seulement une provocation envers le Danemark. C’est un avertissement adressé à l’Europe entière. À Pituffik, sur l’île, les Etats-Unis maintiennent une présence militaire réduite mais stratégique, autour de 150 personnels, avec une infrastructure qui rappelle une réalité brutale : l’Arctique n’est plus un décor polaire, c’est une profondeur de défense militaire, un angle de projection, une équation d’alerte et de contrôle.
Dans le même temps, l’autre grand théâtre de ce début de 2026 — le Venezuela — a exposé une seconde vérité : la force permet de capter les titres, pas forcément les profits. Washington a pu croire qu’en frappant Caracas et en kidnappant le président il tenait un levier énergétique et politique décisif. Or rien ne garantit une stabilité au profit des Américains eu Venezuela, et la mécanique du pétrole n’obéit pas aux slogans. Le Venezuela affiche sur le papier plus de 300 milliards de barils de réserves, mais une grande partie de cette richesse est composée de brut extra-lourd, difficile et coûteux à traiter, souvent dans des gammes de densité très basses. La réalité se lit dans les flux : les expéditions ont tourné autour de 934 000 barils par jour, dont environ 503 000 vers la Chine. Autrement dit : l’économie mondiale s’adaptera, les routes se reconfigurent, et ceux qui croient « saisir » un marché se retrouvent parfois à financer eux-mêmes le coût de raffinage.
C’est là que la troisième plaque tectonique apparaît : la Chine. Là où beaucoup voient un duel d’ego, Pékin voit un problème d’architecture. L’obsession de Xi Jinping n’est pas de répondre au coup par le coup, mais d’éviter qu’un seul étranglement maritime ne devienne une condamnation. Les chiffres disent tout : en 2025, la Chine a importé environ 557,7 millions de tonnes de brut, soit autour de 11,55 millions de barils par jour. Et elle a continué à remplir ses stocks, à raison d’environ 430 000 barils par jour en moyenne. Ce n’est pas une lubie. C’est une stratégie de résilience. Toutefois, les Etats-Unis en sont relativement conscientes, et ça expliquerait notamment l’escalade en Iran.
Cette logique se prolonge sur la carte. Les corridors énergétiques et logistiques chinois ne sont pas des chimères : certains existent, sont chiffrés, et servent de soupapes. Le pipeline pétrole Chine–Myanmar est donné pour une capacité pouvant atteindre 22 millions de tonnes par an, soit un ordre de grandeur d’environ 440 000 barils par jour si utilisé au maximum. Le gaz suit la même logique, avec une capacité souvent citée autour de 12 milliards de mètres cubes par an. Ce n’est pas la solution à la pression maritime américaine dans la Mer des Philippines et la Mer d’Arabie. C’est un amortisseur. Un morceau de souveraineté.
C’est ce contraste qui doit guider la lecture : d’un côté, une Amérique qui assume la violence comme langage universel ; de l’autre, une Chine qui organise ses marges, ses tampons, ses stocks et ses routes. Entre les deux, l’Europe et une large partie des nations émergentes continuent d’interpréter ces signaux comme du théâtre. Elles se trompent de période, et sous-estiment Trump. On entre dans une phase où la peur produit des décisions irrationnelles, où la neutralité devient coûteuse, et où les Etats qui n’ont ni profondeur ni moyens de pression découvrent brutalement qu’ils n’ont plus d’options.
Le basculement : quand le bellicisme remplace la puissance
Ce qui s’est produit en un an n’est pas une succession de crises. C’est un changement de modus operandi. Le droit international n’a pas disparu, mais il a cessé d’être un garde-fou. Il est redevenu un vocabulaire mobilisé quand il sert, ignoré quand il gêne. Trump n’a pas inventé cette pratique. Il l’a rendue explicite, décomplexée, assumée.
Le chantage tarifaire appliqué à des alliés européens marque une rupture nette. Imposer 10 %, puis annoncer 25 % de droits de douane non pas pour corriger un déséquilibre commercial, mais pour obtenir un objectif géopolitique précis – « acheter » le Groenland –, relève d’une logique de provocation pure. Le message est limpide : l’accès au marché américain n’est plus un droit issu d’alliances ou de traités, mais une faveur conditionnelle. La sécurité devient facturable. La loyauté, négociable.
Cette logique s’étend bien au-delà de l’Europe. Elle redéfinit la hiérarchie mondiale. Les Etats capables d’imposer un coût stratégique, que les Américains ne veulent pas payer, peuvent encore discuter. Les autres subissent. Le droit n’intervient qu’en aval, pour commenter, condamner ou archiver. La décision, elle, se prend en amont, sur la base d’un calcul simple : « qui peut m’arrêter, et à quel prix ? ».
C’est cette même logique qui traverse les dossiers énergétiques et militaires. Le Venezuela n’a pas été ciblé pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente dans l’imaginaire de puissance américain : une réserve supposée décisive, un Etat isolable, un symbole de contrôle. Or la réalité a montré les limites de ce raisonnement. Les marchés ont absorbé le choc. Les flux se sont déplacés. Les coûts se sont diffusés. La force a produit du bruit, pas une domination durable. Même si, réellement, les pays dépendants de l’import payeront la facture de ce qui s’est déroulé à Caracas.
Ce basculement a une conséquence directe : il réhabilite la géographie comme destin. Les territoires redeviennent le prix, non pour ce qu’ils produisent immédiatement, mais pour ce qu’ils permettent de bloquer, surveiller ou projeter. L’Arctique pour la Russie, les détroits pour l’OTAN, les pipelines pour la Chine… les corridors terrestres reprennent une centralité que beaucoup de diplomates avaient reléguée au second plan. Et ça, on le voit clairement dans la légèreté du traitement médiatique du dossier syrien, malien, congolais ou, plus récemment, l’ouverture de la Mongolie à plusieurs pays occidentaux.
Les Etats qui n’ont ni profondeur stratégique, ni capacité de nuisance, ni marge de manœuvre économique, se retrouvent exposés.L’erreur de lecture la plus répandue consiste à croire que cette phase serait transitoire, liée à un homme ou à un style. Elle ne l’est pas, car ce que Trump fait ou provoque n’est que la continuité de ce qu’ont fait Biden et Obama. La période historique correspond à une recomposition plus large, où la puissance s’exerce sans chercher la légitimation universelle. Et tout ça, sous les applaudissements d’un public devenu aveugle aux conséquences et amnésique de l’Histoire. Trump n’est pas une parenthèse. Il est un catalyseur, il remplit son rôle : assurer à l’empire américain un futur sans l’hégémonie du dollar.
Groenland : l’Arctique comme laboratoire de la coercition
« L’achat du Groenland » n’est pas un caprice. Il est un terrain d’expérimentation. Trump y a appliquéune méthode qu’il teste désormais à d’autres échelles : transformer un enjeu de sécurité en instrument de contrainte économique directe. Le fait que la cible soit un allié rend l’opération encore plus révélatrice. Il ne s’agit pas de punir un adversaire, mais de rappeler à l’ordre les Européens qui pensaient être souverains.
Sur le plan militaire, l’intérêt américain pour le Groenland est ancien et documenté. La base de Pituffik, héritière de Thule, reste un maillon essentiel de l’architecture de détection avancée nord-américaine. Malgré une présence humaine limitée — autour de 150 militaires — l’infrastructure est conçue pour autre chose que la routine : surveillance spatiale, alerte antimissile, contrôle d’un axe arctique qui redevient central à mesure que les glaces reculent. L’Arctique n’est plus une périphérie glacée. Il est une avenue stratégique.
Ce qui change avec Trump, ce n’est pas l’intérêt, mais la méthode. Là où Washington parlait autrefois d’alliances, de responsabilités partagées et de sécurité collective, le discours devient transactionnel. Les tarifs annoncés contre plusieurs pays européens, à partir de février, ne servent pas à corriger un déséquilibre commercial. Ils servent à forcer une concession géopolitique majeure. Le territoire n’est qu’une variable d’ajustement. Pendant ce temps-là, les médias européens font les vierges effarouchées au mieux, et en rigolent au pire.
Pour l’Europe, le signal est sévère. Elle découvre que son intégration économique, longtemps perçue comme une force, peut se transformer en vulnérabilité. Sa dépendance à l’accès au marché américain – et aux ressources contrôlées par Washington – devient un point d’appui pour des menaces directes et bien mises en scène. Et l’incapacité de l’Europe à imposer un coût équivalent révèle un déséquilibre stratégique qu’aucun communiqué ne peut masquer.
Le Groenland agit ainsi comme une dernière alerte, ou plutôt un tour d’honneur américain. Il montre que la sécurité occidentale n’est plus un bien commun, mais une prestation susceptible d’être facturée. Le Groenland démontre aussi que, dans ce nouveau monde, la géographie n’appartient plus au registre du droit ou de l’histoire, mais à celui du rapport de force. Ceux qui contrôlent les armes et n’ont pas peur de les utiliser imposent désormais leurs conditions.
Ce laboratoire arctique annonce la suite. Si un allié peut être soumis à un chantage de souveraineté territoriale, alors aucun Etat dépendant de l’Amérique n’est réellement à l’abri. La question n’est plus de savoir si cette logique s’étendra, mais où et à quel rythme.
Venezuela : l’illusion énergétique et ses limites
Le Venezuela a servi de test grandeur nature. Washington y a projeté une conviction ancienne, presque comique : le contrôle politique d’un Etat riche en hydrocarbures équivaut à un levier géopolitique décisif. La réalité du pétrole, elle, est moins docile. Elle obéit à la chimie, aux infrastructures et aux arbitrages de marché bien plus qu’aux proclamations de puissance.
Sur le papier, le pays affiche plus de 300 milliards de barils de réserves prouvées, un chiffre qui frappe les esprits et nourrit les récits de domination. Mais cette abondance est trompeuse. Une large part de ces volumes est constituée de brut extra-lourd, coûteux à extraire, exigeant en diluants et en capacités de raffinage spécifiques. Ce n’est pas un pétrole qui s’impose par la seule possession du sous-sol. Il faut des installations et des débouchés capables d’en absorber la complexité.
Les flux racontent l’histoire réelle. L’année dernière, les exportations vénézuéliennes ont avoisiné 934 000 barils par jour. La Chine en a absorbé environ 503 000, confirmant un fait souvent occulté : Pékin n’a jamais été prisonnier d’un fournisseur unique. Les barils se déplacent, les routes se recomposent, et lorsque les sanctions ou les coups de force modifient un itinéraire, le marché trouve des substituts. L’Inde, l’Espagne, parfois même les Etats-Unis eux-mêmes ont ajusté leurs achats. Les producteurs intermédiaires de l’OPEP ont comblé les vides. Les prix ont été stabilisés, mais seulement pour les grandes puissances.
Le paradoxe est cruel pour Washington, qui se retrouve dans un piège. L’opération a produit des titres, pas une maîtrise durable. Les coûts techniques du brut lourd se sont diffusés vers les consommateurs américains, tandis que les bénéficiaires ont été ceux qui disposaient déjà des capacités de raffinage adaptées : la Chine. L’illusion consistait à croire que le renversement d’un régime pouvait se transformer mécaniquement en avantage économique. Mais là encore, les Américains ont également leurs limites. Le pétrole a rappelé une règle élémentaire : la puissance ne supprime pas les contraintes industrielles.
Ce cas vénézuélien éclaire le reste du monde. Il montre que la force peut perturber, mais rarement bâtir des chaînes de valeur complexes. Il démontre aussi que ceux qui ont anticipé — en diversifiant leurs approvisionnements, en adaptant leurs outils, en stockant — amortissent le choc. Ceux qui improvisent découvrent les limites de la force.
Chine : la préparation froide face à la loi de la jungle
La différence entre les Etats-Unis et la Chine ne tient pas au discours, mais au rapport au temps. Là où Trump frappe pour créer un effet immédiat, Xi aménage ses marges pour que son pays survive à un monde instable. La Chine n’ignore ni l’impulsivité américaine ni la brutalité de son mode opératoire. Elle part du principe qu’ils sont durables.
La vulnérabilité de Pékin est connue et souvent résumée par quelques noms rarement chinois : Malacca, Rangoun, Kelang, Bangkok… Une part écrasante des importations énergétiques chinoises transite par quelques détroits étroits, faciles à surveiller, théoriquement blocables en cas de crise majeure. La Chine ne nie pas ce risque. Il le traite. En 2025, la Chine a importé près de 557,7 millions de tonnes de brut, soit environ 11,55 millions de barils par jour. Dans le même temps, elle a continué à remplir ses stocks stratégiques, à raison d’environ 430 000 barils par jour en moyenne. Et encore, personne ne peut chiffrer les imports venus d’Iran et de Russie. Ce double mouvement — importer plus et stocker davantage — n’est pas une fuite en avant. C’est une assurance.
La réponse chinoise ne se limite pas aux chiffres. Elle est géographique. Les corridors terrestres ne remplacent pas l’océan, mais ils réduisent la dépendance à un seul étranglement. Le pipeline pétrole Chine–Myanmar, avec une capacité pouvant atteindre 22 millions de tonnes par an, offre une soupape équivalente à plusieurs centaines de milliers de barils par jour. Le gaz suit la même logique, avec une capacité annuelle d’environ 12 milliards de mètres cubes. Ces volumes ne suffisent pas à soutenir l’économie chinoise à eux seuls, mais ils changent le calcul en situation de crise comme, par hasard, l’enlèvement du chef d’Etat vénézuélien par les Etats-Unis ?
À ces corridors s’ajoutent des tampons stratégiques. Le couple Pakistan–Iran constitue une profondeur militaire et logistique qui sécurise l’accès à l’océan Indien. À l’est, l’arc Myanmar–Bangladesh–Népal crée des marges de manœuvre, des routes alternatives, des options. Rien de spectaculaire. Tout est cumulatif. La Chine ne cherche pas à défier frontalement la puissance américaine, même si elle pourrait y être plus que prête. Elle cherche à s’assurer qu’aucun coup ne soit fatal.
Ce choix explique aussi pourquoi les coups portés au Venezuela n’ont pas produit l’effet escompté. Xi Jinping n’attend pas qu’un partenaire tombe pour réagir. La Chine adapte ses raffineries, réduit la part des bruts lourds dans ses importations, diversifie ses partenaires et investit dans le stockage. Quand la force arrive, elle rencontre un système déjà amorti.
C’est là que se creuse l’écart avec l’Europe et une partie du monde émergent. Pendant que certains continuent de raisonner en termes de normes et de bonnes intentions, la Chine raisonne en capacités, en routes, en stocks et en profondeur stratégique. Dans cette jungle qu’est devenu le monde, elle ne prétend pas être morale. Elle se rend moins vulnérable.
Les grands perdants : Europe et Afrique face au basculement
Le contraste est désormais brutal. D’un côté, des puissances qui ont intégré la fin des règles – « droit international » l’appelle-t-on – comme cadre d’action. De l’autre, des régions qui continuent de croire que la force se négocie par le droit, et que l’histoire avance par inertie. Dans ce nouvel équilibre, l’Europe et l’Afrique apparaissent comme les zones les plus exposées.
L’Europe, d’abord. Elle découvre que sa prospérité reposait sur des hypothèses devenues caduques : sécurité déléguée, énergie abondante (volée à l’Afrique ou importée de Russie), accès garanti aux marchés (Etats-Unis, pays baltes, Maghreb, Afrique de l’Ouest et Caraïbes notamment). La crise énergétique due à la guerre en Ukraine et aux sanctions contre la Russie, puis le chantage tarifaire américain, ont mis à nu une dépendance européenne profonde. L’Union européenne ne dispose ni d’une capacité de nuisance crédible, ni d’une autonomie énergétique suffisante, ni d’une cohérence politique lui permettant d’imposer un coût réel aux humiliations successives de Trump. Lorsque Washington menace de fermer son marché ou d’imposer des droits de douane punitifs, l’Europe n’a pas de levier équivalent. Elle négocie et temporise. Mais elle ne dissuade pas.
Cette vulnérabilité est aggravée par une lecture erronée du moment historique. Beaucoup d’Etats européens continuent de traiter les signaux américains comme des excès de style, des postures électorales ou des tactiques de négociation. Ils n’y voient pas une doctrine. C’est précisément cette erreur qui les place en position de faiblesse. Dans un monde où la puissance s’exerce sans justification normative, l’attentisme devient une stratégie perdante. La posture victimaire aussi, mais ça, c’est dans un futur proche.
L’Afrique, ensuite. Elle se trouve à l’intersection de toutes les pressions. Ressources énergétiques et minières convoitées, Etats souvent fragiles, dépendance financière et sécuritaire persistante. La prééminencedu langage de force ne lui laisse que des options limitées. Les pays disposant de ressources stratégiques peuvent espérer un alignement conditionné, monnayant l’accès à leurs richesses contre une protection ou des investissements. C’est le cas de la République démocratique du Congo, de la Libye ou de l’Egypte par exemple. Les autres risquent la capitulation silencieuse : acceptation de conditions défavorables, perte de marges diplomatiques, exposition accrue aux ingérences.
Entre ces deux pôles, quelques Etats tenteront un changement de ligne diplomatique, cherchant à diversifier leurs partenaires, à jouer les équilibres, à gagner du temps. Mais cette stratégie exige une lucidité et une cohérence que peu possèdent encore. L’ambiguïté coûte cher, et ne survit que très rarement à l’épreuve du temps.
Ce qui frappe, au fond, c’est la similitude des vulnérabilités européennes et africaines, malgré des histoires et des niveaux de développement différents, voire une histoire de colonisation récente. Les deux continents ont longtemps cru que l’intégration au système international les protégerait. Ils découvrent aujourd’hui que ce système n’est plus un filet, mais un terrain de chasse. Et dans ce terrain, ceux qui ne peuvent ni imposer des coûts insupportables ni organiser leur résilience deviennent des proies faciles.
Les puissances pivot : l’incertitude devient la règle
Dans cet ordre mondialvolatil, certaines puissances échappent encore aux catégories simples. Ni pleinement alignées, ni frontalement opposées, elles deviennent des acteurs pivot, capables de faire basculer des équilibres régionaux entiers. Leur choix n’est pas figé. Il est conditionné par le rapport de force du moment, par le prix de la sécurité, et par la crédibilité des partenaires.
Les pays du Golfe arabe en offrent l’exemple le plus visible. Longtemps arrimés au parapluie sécuritaire américain, ils ont progressivement diversifié leurs partenariats. Leur calcul est froid. D’un côté, les Etats-Unis restent un fournisseur de sécurité militaire irremplaçable à court terme. De l’autre, la Chine et ses alliéssont devenusdes clients énergétiques majeurs, des investisseurs et des partenaires industriels. L’Arabie saoudite et les Emirats par exemple ne cherchent pas la rupture avec Washington. Ils cherchent l’option qui leur permet de manipuler l’occupant de la Maison Blanche. L’alignement exclusif devient un risque stratégique, et les maitres de l’OPEP le savent mieux que n’importe qui.
La Russie, elle, occupe une position plus ambiguë encore. Affaiblie économiquement mais toujours dotée de capacités militaires et stratégiques considérables, elle n’est pas condamnée à une confrontation permanente avec l’Occident. L’histoire récente montre que Moscou a souvent alterné phases de rupture et de réengagement, lorsque ses intérêts l’exigeaient. Dans un contexte où Washington privilégie la provocation, un retour tactique de la Russie vers certains circuits occidentaux n’est pas à exclure. Non par conviction, mais par calcul. La jungle n’exclut pas les alliances temporaires.
La Turquie constitue sans doute le cas le plus instable. À cheval entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie, elle dispose d’atouts géographiques, industriels et commerciaux majeurs, mais aussi de fragilités internes. Dans un scénario, Ankara pourrait s’imposer comme une puissance centrale, capable de contrôler des flux énergétiques, migratoires et sécuritaires, devenant de facto une interlocutrice incontournable pour une Europe incapable. Dans un autre, elle pourrait subir une pression croisée : américaine, européenne, régionale, au point de provoquer une implosion politique ou économique. La Turquie n’est pas condamnée à l’un ou l’autre destin. Mais son avenir dépendra de sa capacité à transformer sa géographie en force, et non en fardeau.
Ces puissances pivot partagent une caractéristique commune : elles ont compris que la neutralité passive n’existe plus. Elles avancent par ajustements, par signaux, par redéploiements progressifs. Elles ne croient pas aux garanties éternelles. Elles investissent dans l’incertitude.
C’est peut-être là la leçon la plus dérangeante du moment présent. Le monde n’est pas en train de se diviser en deux blocs stables. Il glisse vers un système fluide, instable, où les alliances sont réversibles et les loyautés conditionnelles. Ceux qui continuent de raisonner en termes de camps figés risquent d’être surpris. Ceux qui acceptent l’idée que la règle est désormais l’adaptation permanente ont une chance de traverser la tempête.
Ce qui s’enclenche n’est pas une crise de plus. C’est un effondrement silencieux des règles qui structuraient encore l’illusion d’un ordre mondial. En un an, Trump n’a pas seulement gouverné autrement. Il a dit tout haut ce que beaucoup pratiquaient encore à voix basse : la force prime, le territoire se négocie, le marché sert d’arme, et le droit ne vaut que tant qu’il ne contrarie pas la puissance.
Le choc ne vient pas de Washington. Il vient de la lenteur du reste du monde à comprendre ce qui lui arrive. L’Europe continue de parler comme si elle avait encore le choix, alors qu’elle n’a plus ni autonomie énergétique, ni capacité de dissuasion, ni levier économique crédible face à la brutalité américaine. Elle raisonne en normes dans un monde qui raisonne en coûts. Elle découvre trop tard que la dépendance n’est pas un statut confortable, mais une faiblesse exploitable et irréversible.
L’Afrique, elle, s’avance vers une décennie dangereuse. Ressources convoitées, Etats fragmentés, marges de manœuvre réduites. Elle n’est ni arbitre ni spectatrice. Elle est le terrain. Les pays riches en pétrole, gaz, minerais tenteront l’alignement le plus favorable. Les autres subiront la pression brute. Et ceux qui croient pouvoir rester à l’écart découvriront que l’inaction est une décision qui se paie cher.
Face à cette recomposition, la Chine n’a pas choisi la morale. Elle a choisi la survie. Routes alternatives, stocks, corridors, tampons géographiques, ajustements industriels. Pas de discours grandiloquents. Pas de leçons universelles sur la démocratie et les droits. Juste une préparation méthodique à l’étranglement, à la sanction, à la rupture… à la guerre. Pendant que d’autres s’indignent, elle encaisse. Pendant que d’autres protestent, elle se structure et se prépare.
Les puissances pivot le savent déjà. Le Golfe arabe se rend trop précieux, suivant presque la méthode suisse. La Turquie hésite entre ascension et implosion, et tout tient à la personne d’Erdogan, qui n’est pas immortel. La Russie, malgré ses faiblesses (démographie, pressions économiques), reste suffisamment dangereuse pour ne jamais être traitée comme un Etat vassal. Dans ce monde, l’alignement n’est jamais définitif, et la loyauté ne s’achète qu’au prix du respect ou de la crainte.
La violence de ce moment tient à une vérité simple : ceux qui ne peuvent ni dissuader, ni bloquer, ni coûter cher deviennent des objets de négociation. Leur souveraineté se fragmente, se marchande, se grignote. La jungle n’est pas un chaos. C’est un ordre brutal, hiérarchisé, où les faibles ne sont pas protégés par des principes, mais exposés par leur absence de moyens.
Le séisme est là. Il ne fait que commencer. Et ceux qui persistent à croire que tout cela « passera » risquent de découvrir, trop tard, que l’Histoire ne revient jamais en arrière. Elle avance, en écrasant ceux qui n’ont pas voulu voir ce qui se passe sous leurs yeux.



