NIZAR.JLIDI écrit/Davos n’est pas une stratégie : la Tunisie face au monde réel


À Davos, la Tunisie a exposé ses positions devant 130 pays. L’exercice est diplomatiquement utile. Mais dans un monde qui se referme, la diplomatie des forums ne suffit plus. Retrait américain du multilatéralisme, Europe affaiblie mais prescriptrice, déséquilibres commerciaux persistants : la question n’est plus d’être visible, mais d’être lucide sur les partenaires, les intérêts et les lignes rouges.
Chaque année, Davos revient comme un rituel. Les dirigeants s’y croisent, les discours se répondent, les promesses circulent. Pour la Tunisie, la participation n’est ni anodine ni superflue. Elle permet d’exister dans un espace où se fabriquent encore des narratifs économiques globaux, et où se nouent des contacts utiles. Mais Davos n’est pas un lieu de décisions contraignantes. C’est une vitrine, pas un passe-partout.
Cette distinction est devenue cruciale. En 2026, la Tunisie ne fait pas face à un simple besoin d’investissement. Elle affronte une contrainte macroéconomique précise, chiffrée, persistante. Sur les onze premiers mois de 2025, le déficit commercial a dépassé 20 milliards de dinars, avec un taux de couverture tombé à 74,2 %. Ce déséquilibre n’est pas conjoncturel. Il est structurel, tiré par l’énergie, les intrants et les biens d’équipement. Aucun discours, aussi bien formulé soit-il, ne peut contourner cette réalité.
Dans le même temps, l’environnement international a changé de nature. Les Etats-Unis se retirent de dizaines d’organisations internationales qu’ils jugent contraires à leurs intérêts. L’Europe peine à transformer son poids économique en capacité stratégique. Les institutions multilatérales survivent, mais leurs marges d’action se réduisent. Continuer à raisonner comme si le monde fonctionnait encore sur la base des équilibres d’hier expose à de graves erreurs d’appréciation.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire la participation tunisienne à Davos. Non comme une fin en soi, mais comme un outil parmi d’autres. La question centrale n’est pas de savoir si la Tunisie était présente, mais ce qu’elle cherche réellement à corriger, avec qui, et à quelles conditions.
Davos : une vitrine utile, mais…
La délégation tunisienne à Davos 2026 s’inscrit dans une logique désormais bien rodée. Le ministre de l’Économie et de la Planification y a représenté le pays dans un forum réunissant plus de 130 États, avec un objectif clair : multiplier les rencontres, présenter les priorités nationales, et maintenir la Tunisie dans le radar des investisseurs et des institutions internationales. Sur le plan diplomatique, l’exercice est cohérent.
Davos permet ce que peu d’espaces offrent encore : une concentration exceptionnelle d’acteurs financiers, d’organisations de développement et de décideurs publics. Les rencontres bilatérales organisées en marge du forum — avec des banques de développement, des institutions onusiennes ou des partenaires régionaux — peuvent déboucher sur des coopérations techniques, des projets ciblés ou des soutiens institutionnels. À ce titre, l’absence aurait été une faute.
Mais Davos a ses limites, et elles sont structurelles. Ce n’est ni un lieu de négociation commerciale, ni un espace de correction des déséquilibres macroéconomiques. Les annonces qui y sont faites ne remplacent ni une politique énergétique, ni une stratégie industrielle, ni une doctrine commerciale claire. Elles ne modifient pas, à elles seules, une balance commerciale déficitaire de plus de 20 milliards de dinars.
Le risque, pour un pays sous contrainte, est de confondre exposition et transformation. Être entendu ne signifie pas être soutenu. Être invité ne signifie pas être prioritaire. Davos valorise la capacité à raconter une trajectoire, mais il ne garantit ni le financement, ni l’alignement des intérêts. Dans un monde où les capitaux se font plus sélectifs et les Etats plus transactionnels, cette nuance est décisive.
C’est pourquoi la participation tunisienne ne peut être jugée qu’à l’aune d’une question simple : sert-elle une hiérarchisation claire des urgences économiques, ou se contente-t-elle d’entretenir une présence symbolique ? La réponse dépend moins des discours prononcés que de la lecture que la Tunisie fait du monde tel qu’il est devenu.
La réalité macroéconomique : ce que la Tunisie doit corriger en priorité
Si Davos offre une scène, la Tunisie, elle, porte un bilan. Et ce bilan est lisible, chiffré, difficile à contourner. Sur les onze premiers mois de 2025, le déficit commercial a dépassé 20,1 milliards de dinars. Le taux de couverture des importations par les exportations est tombé à 74,2 %, contre plus de 77 % un an plus tôt. Ce glissement n’est pas marginal. Il traduit un affaiblissement progressif de la capacité du pays à financer ses besoins extérieurs par sa propre production, ou à valoriser cette dernière.
La structure de ce déficit est encore plus parlante que son volume. L’énergie concentre à elle seule plus de la moitié du déséquilibre, avec un déficit supérieur à 11 milliards de dinars. Viennent ensuite les matières premières et semi-produits, puis les biens d’équipement. Autrement dit, la Tunisie importe cher ce qui lui permet de produire, de se déplacer et de fonctionner. Ce n’est pas un problème de consommation excessive, mais un problème de dépendance structurelle.
À l’inverse, le groupe alimentaire reste excédentaire. Cet excédent, souvent mis en avant dans le débat public, joue un rôle d’amortisseur. Mais il ne suffit pas à compenser le poids de l’énergie et des intrants industriels. Il révèle surtout une fragilité : une économie qui exporte encore des produits à faible valeur ajoutée tout en important ce qui conditionne sa montée en gamme.
C’est ici que la diplomatie économique doit cesser d’être abstraite. Parler d’attractivité, d’innovation ou de finance durable n’a de sens que si ces notions se traduisent par une réduction mesurable des lignes déficitaires. Attirer un investissement n’est pas un objectif en soi. L’objectif est de savoir si cet investissement réduit la facture énergétique, substitue des importations, ou renforce la capacité productive locale.
Dans ce contexte, le discours global tenu dans les forums internationaux devient secondaire. Ce qui importe, c’est la cohérence entre les partenaires sollicités et les déséquilibres à corriger. L’économietunisienne n’a pas le temps de multiplier les axes sans hiérarchie. Elle doit raisonner en termes de postes à corriger, de dépendances à réduire et de marges de manœuvre à reconstruire.
Davos ne répond pas à ces questions. Il les rend visibles. La responsabilité revient ensuite à l’Etat de transformer cette visibilité en choix clairs : quels secteurs protéger, quels partenariats privilégier, et surtout quelles illusions abandonner.
CNUCED : un outil technique, pas une planche de salut
La rencontre annoncée avec la Secrétaire générale de la CNUCED, Rebeca Grynspan, et la perspective d’une visite en Tunisie ont été présentées comme un signal positif. Sur le plan institutionnel, elles le sont. Mais encore faut-il nommer les choses correctement, sans projeter sur l’organisation des capacités qu’elle n’a pas.
La CNUCED n’est ni une banque de développement, ni un bailleur de fonds massif. C’est une structure d’expertise. Elle compte environ quatre cents collaborateurs et fonctionne avec un budget annuel modeste à l’échelle des besoins d’un Etat : un budget régulier autour de soixante-dix millions de dollars, complété par des fonds extrabudgétaires dédiés à l’assistance technique. Son rôle est clair : appuyer les pays en développement sur les politiques de concurrence, l’investissement, le commerce, la régulation. Elle forme, elle conseille, elle accompagne. Elle ne refinance pas une économie sous tension.
Cette distinction est essentielle. Dans le débat public tunisien, les annonces de coopération internationale sont souvent interprétées comme des solutions financières implicites. Or, même dans les meilleures configurations, la CNUCED n’agit qu’en amont : elle aide à améliorer des cadres juridiques, à renforcer des capacités administratives, à clarifier des stratégies. Elle ne compense ni un déficit énergétique de plus de 11 milliards de dinars, ni un déséquilibre commercial structurel.
Le contexte international rend cette lucidité encore plus nécessaire. Les Etats-Unis ont officiellement engagé un retrait de dizaines d’organisations internationales qu’ils estiment contraires à leurs intérêts stratégiques. Ce mouvement ne vise pas une institution en particulier, mais il modifie l’écosystème multilatéral. Moins de financements, plus de conditionnalités, et une politisation accrue de l’aide technique. Dans ce cadre, aucune organisation onusienne ne peut être considérée comme un filet de sécurité durable. La CNUCED ne pourra pas appuyer sa coopération avec la Tunisie sur des fonds américains. Donc, faire des concessions sur la politique économique sur la base d’un accord futur avec cette organisation n’aura aucun impact.
La visite annoncée de la Secrétaire générale de la CNUCED doit donc être lue pour ce qu’elle est : une opportunité de travail technique ciblé, pas une promesse de soutien macroéconomique. Elle peut contribuer à mieux structurer certaines politiques publiques. Elle ne remplacera jamais des décisions souveraines sur l’énergie, l’agriculture, l’industrie ou les partenaires commerciaux.
Le danger serait ailleurs : croire que l’agenda multilatéral, tel qu’il fonctionnait il y a dix ou quinze ans, est encore opérant. Le monde de 2026 n’est plus celui où les organisations internationales amortissaient les chocs. Il est celui où elles accompagnent, à la marge, des stratégies déjà définies par les Etats. Sans stratégie claire, leur action devient cosmétique.
Europe, agriculture et multilatéralisme : la Tunisie face à ses angles morts
C’est ici que le débat devient politique. Et il doit l’être. Car derrière les discours feutrés de Davos et les promesses de coopération technique se cache une question centrale que trop d’analystes évitent : à qui profite réellement l’agenda économique proposé à la Tunisie, et sur quels secteurs porte l’essentiel de la pression extérieure ?
L’agriculture est au cœur de cette tension. Elle demeure l’un des principaux postes d’exportation de la Tunisie vers l’Europe et, plus largement, vers l’Occident. Mais cette performance apparente masque une fragilité profonde. Les choix productifs sont de plus en plus dictés par la demande extérieure, au détriment de l’adaptation aux réalités écologiques tunisiennes. Semences importées, variétés peu adaptées au stress hydrique, logiques de rendement à court terme : tout concourt à fragiliser un écosystème déjà soumis à l’assèchement et à la raréfaction de l’eau.
Ce modèle n’est pas neutre. Il est porté, encouragé, parfois imposé par des circuits de coopération agricole et commerciale étroitement liés au marché européen. Les coopératives agricoles, souvent présentées comme des acteurs techniques, jouent en réalité un rôle politique : elles orientent les choix de semences, structurent les filières, et verrouillent les débouchés. Tant que les volumes exportés répondent aux standards européens, la question de la durabilité locale passe au second plan.
C’est là que l’illusion multilatérale devient dangereuse. Les organisations internationales, y compris celles à vocation technique, opèrent dans un environnement de plus en plus aligné sur les priorités des grandes puissances économiques. La neutralité affichée ne résiste pas longtemps aux rapports de force commerciaux. Lorsque la Tunisie est absente de certains forums d’investissement organisés dans la région, ou marginalisée dans des agendas agricoles globaux, ce n’est pas un hasard. C’est le reflet d’intérêts divergents.
Dans ce contexte, la visite annoncée de la Secrétaire générale de la CNUCED ne peut être analysée isolément. Elle intervient dans un moment où l’Europe cherche à préserver ses chaînes d’approvisionnement agricoles, tout en externalisant les coûts écologiques et sociaux. La Tunisie ne peut pas se contenter d’accompagner ce mouvement sans poser ses propres conditions. Continuer à raisonner uniquement en termes d’exportations, sans interroger la souveraineté semencière et alimentaire, revient à préparer des crises futures.
Le plus préoccupant est peut-être ailleurs. Une partie du discours économique tunisien continue de traiter ces sujets comme des questions techniques, alors qu’ils sont fondamentalement stratégiques. L’agriculture n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle touche à la sécurité alimentaire, à l’équilibre territorial, et à la résilience face au changement climatique. La laisser être pilotée de l’extérieur, même sous couvert de coopération, est un pari risqué.
La Tunisie n’a pas besoin de rompre avec l’Europe. Elle a besoin de lui parler autrement. De rappeler que l’accès à ses marchés agricoles ne peut se faire au prix de son épuisement écologique. De poser clairement que la durabilité ne se décrète pas dans des forums, mais se construit dans les champs, avec des choix souverains sur les semences, l’eau et les priorités productives.
Parler aux bons partenaires : réorienter la diplomatie économique vers les vrais déséquilibres
L’un des paradoxes du débat économique tunisien tient à ceci : la majeure partie de l’énergie politique et médiatique est consacrée aux partenaires occidentaux, alors que les déséquilibres les plus lourds se construisent ailleurs. L’Europe et les Etats-Unis occupent l’espace symbolique. Mais ce ne sont pas eux qui expliquent, à eux seuls, la fragilité structurelle du commerce extérieur tunisien.
Les chiffres sont sans ambiguïté. Le déficit commercial global dépasse les vingt milliards de dinars sur onze mois, et il est tiré par des postes précis : énergie, intrants industriels, biens d’équipement. Autrement dit, par ce que la Tunisie ne produit pas ou plus, et qu’elle doit importer pour faire tourner son économie. Ce sont ces lignes-là qui devraient dicter les priorités diplomatiques.
Or, sur ces segments, les partenaires dominants ne sont pas européens. La Chine est devenue un fournisseur central de biens intermédiaires et d’équipements. La Turquie occupe une place croissante dans plusieurs filières industrielles et commerciales. Ce sont avec ces pays que le déficit se creuse, année après année. Continuer à traiter la diplomatie économique comme un exercice de prestige occidental, sans engager un dialogue stratégique approfondi avec ces acteurs, revient à ignorer la mécanique réelle du déséquilibre.
Cela ne signifie pas un basculement idéologique, ni un changement brutal d’alliances. Il s’agit d’un ajustement rationnel. Une économie sous contrainte ne peut plus se permettre de multiplier les scènes sans hiérarchie. Elle doit concentrer ses efforts là où l’effet correctif est maximal : substitution d’importations, transferts de technologie, co-production, sécurisation des intrants critiques.
Dans ce cadre, la question agricole rejoint la question industrielle. Si la Tunisie continue d’exporter vers l’Europe des produits agricoles conformes à des standards extérieurs, tout en important semences, engrais, énergie et équipements, elle reste enfermée dans une logique de dépendance circulaire. Parler agriculture uniquement avec les marchés excédentaires est une erreur de méthode. Les discussions stratégiques doivent viser ceux qui structurent les coûts, pas seulement ceux qui absorbent les volumes.
Cette réorientation impose aussi un changement de discours. Moins d’incantations sur l’attractivité, plus de clarté sur les objectifs. Moins de communication, plus de négociation. LesEtats raisonnent en termes de chaînes de valeur et de sécurité économique, et la Tunisie ne peut pas continuer à séparer diplomatie, commerce et souveraineté productive.
Davos, dans cette perspective, n’est qu’un point de passage. Ce qui compte, ce sont les choix qui suivent : avec qui négocier, sur quoi, et à quelles conditions. Le reste relève de la mise en scène.
Sortir des forums, entrer dans l’Histoire
La Tunisie n’a pas un problème de visibilité. Elle a un problème de lecture du monde. Davos n’est ni un tort, ni une faute. C’est un outil. Mais un outil n’est jamais une stratégie, et encore moins une boussole. À force de confondre exposition et puissance, dialogue et influence, coopération et protection, on finit par croire que la parole suffit à compenser les déséquilibres.
Le monde de 2026 ne fonctionne plus ainsi. Les Etats se retirent des organisations quand elles cessent de servir leurs intérêts. Les partenaires historiques deviennent prescripteurs sans être solidaires. Les règles s’effacent derrière les rapports de force. Et ceux qui persistent à raisonner comme si l’ordre multilatéral protégeait encore les plus vulnérables prennent du retard sur l’Histoire.
La Tunisie n’est pas isolée, mais elle est exposée. Exposée par sa dépendance énergétique. Exposée par ses choix agricoles orientés vers l’export sans protection du long terme. Exposée par une diplomatie économique qui parle beaucoup aux partenaires avec lesquels elle n’a pas de problème structurel, et trop peu à ceux qui creusent ses déficits réels. Exposée, enfin, par l’illusion que des visites institutionnelles peuvent compenser l’absence de lignes rouges clairement posées.
Il ne s’agit pas de rompre, ni de s’aligner aveuglément ailleurs. Il s’agit de redevenir lisible, ferme, cohérente. De parler agriculture comme une question de souveraineté, pas seulement de rendement. De parler commerce comme un instrument de correction des déséquilibres, pas comme un exercice de communication. De traiter les organisations internationales pour ce qu’elles sont devenues : des espaces techniques, utiles mais limités, non des remparts et encore moins des autorités.
L’Histoire n’est pas cruelle. Elle est indifférente. Elle avance avec ceux qui s’adaptent, et laisse derrière ceux qui confondent le décor avec la scène. La Tunisie a encore des marges. Elle a encore des choix. Mais elle n’a plus le temps de l’ambiguïté. Sortir des forums, ce n’est pas se taire. C’est décider. Et décider, aujourd’hui, c’est une obligation



