L'Edito

NIZAR.JLIDI écrit/ L’assassinat de Kadhafi :la Libye au bord du vide

 

 

L'écrivain et l'analyste politique NIZAR JLIDI
L’écrivain et l’analyste politique NIZAR JLIDI

 

 

Saïf al-Islam Kadhafi a été tué par balles dans la région de Zintan. Les auteurs restent inconnus, les versions s’entrechoquent, et les démentis se succèdent. Mais au-delà du brouillard, une certitude s’impose déjà : son assassinat n’est pas un fait divers. Il enlève un acteur qui comptait dans l’équilibre libyen et ouvre une séquence dont la Libye — et ses voisins — pourraient payer le prix.

La Libye n’est pas un pays où l’on « élimine » une figure politique et culturelle sans provoquer d’onde de choc. Chaque mort politique est un déplacement de plaques tectoniques. Saïf al-Islam Kadhafi n’était pas au pouvoir, il ne dirigeait aucune milice, il ne contrôlait aucun ministère. Mais il incarnait quelque chose de rare dans le paysage libyen : un nom capable de fédérer, un symbole encore chargé d’espoir, une option politique que certains, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, préféraient voir disparaître.

Son assassinat à Zintan mardi s’est accompagné d’un brouillard presque immédiat. Récits contradictoires, accusations croisées, démentis, silences officiels. En quelques heures, l’événement est devenu un champ de bataille informationnel. C’est souvent ainsi que commencent les séquences les plus dangereuses : quand la vérité n’est plus claire, chacun projette ses intérêts sur les faits.

Regretter sa mort ne signifie pas absoudre son parcours. Mais l’histoire récente de la Libye montre que la violence ciblée ne règle rien. Elle redistribue les cartes, attise les rivalités, et laisse derrière elle un pays encore plus fragmenté. Zintan, cette fois, n’est pas seulement le lieu d’un crime. C’est le point d’impact d’un choc politique qui dépasse largement la personne de Saïf al-Islam.

 

Ce que l’on sait, et ce que l’on ignore

 

Les faits, d’abord, dans leur nudité. Saïf al-Islam Kadhafi a été tué par balles dans la région de Zintan, là où il résidait depuis sa libération. L’annonce est venue de sources proches, relayées ensuite par plusieurs médias internationaux et régionaux. Le parquet libyen a ouvert une procédure, et des équipes ont été dépêchées pour établir les circonstances exactes. Etrangement, ceux qui se sont emparés de la scène du crime ont également fourni des versions paradoxales des faits.

Toutefois, les versions avaient divergé dès la première heure. Les sources de Voix des Deux Rives ont préféré garder le silence par respect de la famille et la large frange de la population qui soutenait Kadhafi. Certains récits parlent d’une attaque ciblée menée par des hommes armés. D’autres évoquent des affrontements plus larges dans la zone, dont il aurait été victime. Les autorités n’ont, pour l’instant, livré aucun récit officiel détaillé permettant de trancher. Quand bien même ils le feraient, l’instant politique est trop lourd pour le prendre pour argent comptant.

Dans ce vide, les accusations ont fleuri. Une brigade de Tripoli a été pointée du doigt sur les réseaux sociaux avant de publier un démenti catégorique. Des noms, des Etats ont été jetés dans l’arène sans le moindre élément vérifiable. La désinformation a avancé plus vite que l’enquête. Une chose est certaine : les sources qui font le plus d’efforts pour brouiller les pistes ne peuvent pas être innocentes de ce crime.

Ce que l’on peut dire sans se tromper tient en quelques lignes : Saïf al-Islam Kadhafi a été tué, à sa demeure, dans des circonstances encore floues, et personne n’a revendiqué l’acte. Tout le reste, pour l’instant, relève du champ de bataille narratif. Et dans une Libye saturée de rivalités, ce champ de bataille est presque aussi dangereux que le terrain réel.

 

Pourquoi cet assassinat pèse lourd, même sans « camp Kadhafi » au pouvoir

 

Dans la Libye d’aujourd’hui, Saïf al-Islam Kadhafi n’était ni un gouvernant ni un chef de guerre. Il ne signait aucun décret, ne dirigeait aucune brigade, n’apparaissait dans aucune salle de négociation. Et pourtant, sa simple existence comptait. Il reste un homme de réseaux, dont les relations s’étendent à des centaines de décideurs du monde entier. Pour son assise populaire, Saïf al-Islam Kadhafi était un symbole fédérateur d’une grande partie de la population libyenne, en quête de stabilité et qui regrette lourdement l’époque de son père, même si cette dernière n’était pas parfaite.

L’existence de Saïf al-Islam Kadhafi comptait parce qu’il portait un nom. Dans un pays où la politique s’est fragmentée en milices, en villes et en loyautés mouvantes, le nom Kadhafi restait l’un des rares capables de transcender les lignes actuelles. Pour une partie de la population, il symbolisait moins un régime passé qu’un ordre perdu, une époque où l’Etat existait encore, fût-ce sous une forme autoritaire. Pour d’autres, il représentait une option électorale potentielle, un pôle autour duquel une reconstruction politique paisible aurait pu s’articuler.

Zintan n’était pas un simple refuge. La ville avait longtemps été l’un des nœuds de cette équation. C’est là que Saïf al-Islam avait été détenu, puis libéré, dans un arrangement tacite qui reflétait les équilibres tribaux et militaires de l’ouest libyen. Tant qu’il vivait, il constituait une carte. Une carte que l’on pouvait jouer, bloquer, ou brandir selon les rapports de force.

En le tuant, on retire cette carte du jeu. Et dans un système libyen où le pouvoir se négocie par les symboles autant que par les armes, ce retrait n’est pas neutre. Il ne « simplifie » pas le paysage politique. Il le rend plus instable.

Sa mort libère des appétits, des peurs et des rancœurs. Ceux qui le voyaient comme une menace respirent. Ceux qui le considéraient comme une alternative se sentent trahis. Et entre les deux, les acteurs armés ajustent déjà leurs calculs. La Libye n’a pas perdu un homme politique. Elle a perdu un point d’équilibre, fragile mais réel.

 

Écarter les scénarios faciles

 

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de sa mort, la Libye a vu se déployer le réflexe le plus ancien de sa guerre civile : désigner un camp, puis l’autre. L’Est, l’Ouest, Haftar, Dbeibah, les brigades de Tripoli, les tribus de Zintan. Les accusations ont circulé plus vite que les faits. C’est précisément dans ces moments que l’analyse doit résister à la tentation de la facilité.

La piste d’une implication de l’Est et de Khalifa Haftar est évoquée dans de nombreux cercles. Elle n’est pas absurde sur le papier : Saïf al-Islam incarnait une option politique concurrente, susceptible de rebattre les cartes à terme. Mais une projection de force de l’Est vers une zone tribale sensible de l’Ouest serait un acte lourd de conséquences. Elle provoquerait une réaction immédiate des équilibres régionaux, notamment de l’Algérie, et risquerait de transformer une élimination ciblée en conflagration ouverte. Rien, à ce stade, ne permet d’affirmer que ce seuil a été franchi.

À l’inverse, accuser l’Ouest libyen et ses soutiens turcs ne tient pas mieux. Le pouvoir de Tripoli est déjà fragile. Il repose sur des compromis instables et sur une économie de survie. Plonger l’Ouest dans le chaos par un assassinat politique à Zintan reviendrait à scier la branche sur laquelle il est assis. Plus encore, le fait que des membres du cercle sécuritaire de Saïf al-Islam aient été touchés lors de l’attaque va à l’encontre de l’idée d’une opération de cooptation ou de récupération politique. Cela n’élimine pas l’implication des islamistes, ce sont ceux qui profitent le plus du chaos, et qui possèdent une longue histoire de trahison envers tout le monde.

La vérité est plus inconfortable cependant. Aucun des grands acteurs libyens n’a, de manière évidente, intérêt à un embrasement incontrôlé duSud. Tous ont quelque chose à perdre si Zintan devient un foyer de tension armée. Cela ne signifie pas qu’ils sont innocents. Cela signifie simplement que l’assassinat de Saïf al-Islam ne s’inscrit pas naturellement dans leurs calculs les plus rationnels.

Dans un pays comme la Libye, cela ouvre la porte à une autre question, plus dérangeante : celle des intérêts extérieurs et régionaux. Et c’est cette question, précisément, qu’il faut aborder sans la transformer en procès sans preuves.

 

L’hypothèse d’une main extérieure

 

Quand un assassinat politique cible une figure qui ne contrôlait plus d’armée mais qui comptait encore symboliquement, la question des intérêts extérieurs s’impose presque mécaniquement. Rien que pour comprendre ce que l’événement reconfigure.

Saïf al-Islam Kadhafi, vivant, était un problème pour beaucoup. Il incarnait une mémoire, une continuité possible, une option électorale qui ne dépendait ni de Tripoli ni de Benghazi. Pour certains acteurs internationaux, cela signifiait une incertitude dans la gestion du dossier libyen, notamment sur le pétrole, les contrats et les équilibres politiques. Mort, il cesse d’être une variable du « statu quo avec un futur plus unifié ».

C’est là que l’hypothèse d’une opération extérieure prend forme dans les analyses régionales. Pas comme une certitude, mais comme une logique. La Libye est depuis des années un terrain de projection des rivalités internationales. Chacun y protège ses réseaux, ses intérêts énergétiques, ses leviers diplomatiques. Dans un tel espace, l’élimination d’un symbole n’est jamais un geste neutre.

Mais il faut être rigoureux. Aucune preuve publique ne permet aujourd’hui d’attribuer cet assassinat à une puissance étrangère. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que la disparition de Saïf al-Islam facilite certains calculs et en complique d’autres. Elle supprime une option politique autonome, au profit d’un paysage encore plus fragmenté et donc plus manipulable. Certes, la Libye est déjà lourdement manipulée par des puissances étrangères : Turquie, Russie, Etats-Unis, Europe (France et Italie surtout) … cela signifie surtout que quelqu’un est devenu plus gourmand que ce que la situation libyenne permet.

La question pertinente n’est donc pas « qui a tiré », mais « qui gagne à ce que l’option Kadhafi disparaisse ». Et la réponse, elle, ne se trouve pas seulement en Libye.

 

Le vrai sujet : la chaîne de réactions qui menace la Libye

 

Un assassinat politique n’est jamais un point final. C’est un déclencheur. La mort de Saïf al-Islam Kadhafi ne clôt pas un chapitre, elle en ouvre plusieurs à la fois.

Les premiers signes sont déjà visibles. Zintan s’est tendue, les armes sont ressorties, les alliances locales se réajustent. Dans un pays où l’autorité centrale n’a jamais repris le contrôle réel du territoire, chaque choc de ce type réactive des réflexes de milice, de clan et de protection armée. La logique n’est pas idéologique. Elle est instinctive : survivre, contrôler, prévenir la prochaine attaque.

La disparition d’une figure de ralliement potentiel accélère ce processus. Ceux qui se reconnaissaient dans le nom Kadhafi se sentent désormais sans protection symbolique. Certains chercheront des parrains, sans doute du coté de Tripoli ou de Benghazi. D’autres chercheront lavengeance. D’autres encore, une fuite. Ce mouvement de dispersion est précisément ce qui nourrit les cycles de violence en Libye.

Plus inquiétant encore, cette dynamique n’a pas besoin d’un ordre central pour se déployer. Elle est auto-entretenue. Un assassinat entraîne une mobilisation, la mobilisation provoque des frictions, les frictions deviennent des affrontements, et les affrontements appellent des ingérences. C’est ainsi que des événements localisés se transforment en crises nationales.

Ceux qui ont appuyé sur la gâchette, quels qu’ils soient, ont ouvert une séquence qu’ils ne contrôleront pas. Et dans une Libye saturée d’armes et de mémoires de guerre, cela suffit à faire basculer des régions entières dans la guerre et le sang.

 

L’onde de choc pour la Tunisie et l’Algérie

 

La Libye n’explose jamais seule. Chaque secousse qui la traverse se propage immédiatement à ses voisins, en particulier vers l’ouest. La Tunisie et l’Algérie n’observent pas ce qui se passe à Zintan comme un fait extérieur. Elles savent, par expérience, que toute déstabilisation dans l’Ouest libyen finit par atteindre leurs frontières.

Si la zone de Zintan et ses périphéries entrent dans une phase de tensions prolongées, les effets seront rapides. D’abord sécuritaires. Les flux d’armes, de munitions et de combattants des groupes terroristes suivent toujours les fractures libyennes. Les routes du Sud tunisien, déjà fragiles, deviennent plus poreuses. Les trafics reprennent de la vigueur. Les forces de sécurité se retrouvent sous pression constante. La situation est déjà tendue depuis la mort de Mohamed Al-Haddad.

Ensuite, les effets politiques. La Tunisie ne peut pas rester indifférente à une Libye qui se fragmente davantage. Chaque crise libyenne oblige l’Etat tunisien à mobiliser des ressources, à renforcer ses dispositifs, à arbitrer entre sécurité et respiration économique dans les régions frontalières. L’Algérie, de son côté, considère toute instabilité prolongée à l’ouest libyen comme une menace directe pour sa profondeur stratégique et la stabilité de ses champs gaziers. Elle ne peut pas se permettre un foyer de chaos à quelques centaines de kilomètres de ses hubs énergétiques et ses grandes villes.

Enfin, il y a l’effet invisible mais décisif : la peur. Les populations du Sud, en Tunisie comme en Algérie, vivent au rythme de ce qui se passe en Libye. Un assassinat politique de cette ampleur ravive des souvenirs de guerre, de contrebande armée, de groupes incontrôlés. Cela pèse sur les échanges, sur la circulation, sur la confiance.

C’est pourquoi la mort de Saïf al-Islam ne concerne pas seulement la Libye. Elle ouvre une période d’incertitude pour tout l’arc maghrébin. Et dans cette région, l’incertitude est souvent le prélude aux crises.

 

Un assassinat qui relance le chaos en Libye

 

La mort de Saïf al-Islam Kadhafi ne règle rien. Elle enlève un homme, mais elle déstabilise un équilibre. Elle efface une option politique, mais elle multiplie les chemins vers la confrontation. Et dans un pays où les armes parlent plus vite que les urnes, ce genre de vide est toujours dangereux.

La Libye avait besoin de lenteur, de compromis, de cicatrisation. Elle se retrouve avec une plaie ouverte de plus. Zintan, hier encore ville de négociations tacites, devient aujourd’hui un symbole de rupture. Et quand un symbole bascule, c’est tout le pays qui retient son souffle.

Pour la Tunisie et l’Algérie, ce n’est pas un drame lointain. C’est une ligne de front potentielle qui se rapproche. La stabilité du Maghreb passe par une Libye qui ne s’embrase pas. Or chaque assassinat politique rend cet objectif plus fragile.

On peut débattre de ce que Saïf al-Islam représentait. On ne peut pas ignorer ce que sa disparition provoque. Dans une Libye qui n’a jamais refermé ses blessures, chaque mort de ce type est une étincelle. Et aujourd’hui, il y a trop de poudre pour que l’on fasse semblant de ne pas la voir.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page