L'Edito

NIZAR.JLIDI  écrit/ Banque centrale de Tunisie : un Etat dans l’Etat

 

 

La reconstitution du Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie, le 12 décembre, passe presque inaperçue dans le tumulte politique. Pourtant, les nouvelles nominations engagent bien davantage que des équilibres techniques. Elles confirment la place singulière de la BCT : une institution autonome, puissante, souvent en décalage avec les priorités économiques affichées par l’Etat, et dont les choix structurent silencieusement le quotidien des Tunisiens.

À première vue, les récentes nominations au sein de la Banque centrale de Tunisie relèvent de la routine institutionnelle. Deux nouveaux administrateurs (Rim Kolsi et Mouldi Zaiene), un Conseil rétabli enfin dans sa pleine capacité, Ghazi Boulila reconduit : l’architecture est en place. Mais derrière cette normalisation formelle se joue une réalité bien plus profonde. La BCT n’est pas une administration parmi d’autres. Elle est un centre de gravité, un Etat dans l’Etat, dont les décisions pèsent sur la croissance, l’investissement, le crédit et, au final, sur la trajectoire sociale du pays.

Depuis des décennies, la Banque centrale de Tunisie (BCT) revendique une ligne claire : protéger la stabilité monétaire, préserver le dinar, contenir l’inflation. Sur ce terrain, les chiffres lui donnent partiellement raison. L’inflation est retombée sous la barre des 5 %, le dinar tunisien demeure l’une des monnaies les plus résilientes du continent africain, et le système bancaire a évité l’effondrement observé ailleurs. Mais cette prudence a un coût. Une économie sous perfusion, une croissance atone, un crédit étroitement contrôlé : la stabilité monétaire s’est imposée au détriment de l’élan économique.

Le paradoxe tunisien est là. Alors que l’Etat affiche la volonté de refonder une économie plus sociale, plus productive et moins spéculative, la Banque centrale poursuit une doctrine forgée dans un autre temps, souvent sourde aux urgences du terrain. Cette tension n’est pas nouvelle. Elle traverse les décennies, les régimes et les gouvernements. Mais à l’heure du budget 2026 et d’un recours accru au financement interne, elle devient impossible à ignorer. La question n’est plus de savoir si la BCT fait bien son travail, mais si son autonomie, telle qu’elle est exercée aujourd’hui, sert encore l’intérêt économique national.

 

BCT : une autonomie jalousement protégée, rarement interrogée

 

Depuis sa réforme statutaire, la Banque centrale de Tunisie revendique une indépendance quasi totale vis-à-vis du pouvoir exécutif. Sur le papier, cette autonomie répond à un principe largement admis : soustraire la politique monétaire aux aléas politiques et aux tentations de court terme. Dans les faits, elle a progressivement transformé la BCT en un acteur qui décide seul, arbitre seul, et rend peu de comptes sur les conséquences économiques et sociales de ses choix. D’autant plus que la majorité écrasante des citoyens tunisiens ignore complètement le rôle concret de la BCT.

La recomposition récente de son Conseil d’administration illustre ce fonctionnement. Les nominations ont permis de rétablir la capacité formelle de l’organe de gouvernance, mais sans ouvrir de véritable débat public sur l’orientation stratégique de l’institution. Les profils retenus s’inscrivent dans une continuité technocratique assumée, fidèle à une orthodoxie monétaire héritée des années de tutelle financière et de coopération étroite avec les bailleurs internationaux. Rien, dans ces choix, ne suggère une inflexion doctrinale majeure.

Cette continuité se reflète dans les décisions clés. Le taux directeur, maintenu à un niveau élevé pendant une longue période, a certes contribué à contenir l’inflation, mais au prix d’un assèchement du crédit productif. Les petites et moyennes entreprises (PME), déjà fragilisées, se sont heurtées à un mur financier, tandis que l’investissement privé reculait. La croissance, elle, peine à dépasser un rythme modeste, insuffisant pour absorber le chômage et relancer la demande intérieure.

La Banque centrale justifie cette prudence par la nécessité de préserver la stabilité macroéconomique (les taux du Dinar) et d’éviter toute dérive monétaire. L’argument n’est pas dénué de fondement. La Tunisie a échappé aux spirales inflationnistes observées dans plusieurs économies comparables (le Liban par exemple), et le dinar a conservé une valeur enviable sur une échelle régionale et continentale. Mais cette réussite apparente masque une autre réalité : une économie maintenue dans une bulle de protection, peu ouverte, peu dynamique, et de plus en plus dépendante du financement interne de l’Etat.

Le cœur du problème n’est donc pas l’autonomie en soi, mais son exercice. En se tenant à distance des priorités économiques définies par les autorités élues, la BCT agit comme si la politique monétaire pouvait être déconnectée du projet économique national. Or, dans un pays confronté à une crise sociale profonde, cette dissociation alimente un sentiment diffus : celui d’une institution techniquement irréprochable, mais politiquement sourde et économiquement rigide.

 

Stabilité monétaire contre vitalité économique : un arbitrage jamais assumé

 

La Banque centrale de Tunisie aime rappeler ses résultats : inflation contenue, système bancaire maintenu à flot, monnaie relativement stable. Ces indicateurs sont réels et méritent d’être reconnus. Mais ils ne disent pas tout. Derrière la stabilité affichée, l’économie tunisienne avance à pas comptés, enfermée dans une logique de précaution permanente qui freine toute dynamique de reprise.

Le choix de privilégier presque exclusivement la lutte contre l’inflation a structuré l’action de la BCT ces dernières années. Or, cette inflation (4,9% selon les chiffres officiels) n’est pas née d’un excès de consommation (plutôt le contraire) ou d’une surchauffe monétaire, mais de chocs exogènes : hausse des prix mondiaux, ruptures d’approvisionnement, tensions géopolitiques. En y répondant par un resserrement prolongé des conditions de crédit, la Banque centrale a traité un symptôme sans s’attaquer aux causes, au risque d’étouffer la production.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La croissance reste faible (2,4% pendant le troisième trimestre), oscillant autour de niveaux insuffisants pour inverser la courbe du chômage. L’investissement privé demeure atone, pénalisé par le coût du crédit et par un climat d’incertitude financière. Le financement de l’économie repose de plus en plus sur des mécanismes internes, mobilisant les banques locales pour absorber les besoins de l’Etat, au détriment du secteur productif. Ce glissement progressif renforce l’idée d’une économie sous contrainte, où la priorité n’est plus la création de valeur, mais la gestion du risque.

La politique de contrôle des changes illustre également cette approche défensive. Même la nouvelle loi qui octroie aux Tunisiens enfin le droit d’ouvrir un compte en devises, présentée comme une avancée, reste limitée et étroitement encadrée. Pour une économie qui se veut ouverte sur son environnement régional et international, ces restrictions entretiennent un sentiment de fermeture et freinent l’intégration dans les circuits économiques modernes. La protection du dinar est devenue un objectif en soi, parfois au détriment de la fluidité des échanges et de l’innovation.

Ce déséquilibre entre stabilité et croissance n’est pas le fruit d’un complot ni d’une mauvaise volonté. Il découle d’une culture institutionnelle profondément ancrée, où la prudence est érigée en vertu cardinale. Mais à force de protéger l’économie contre les risques, on finit par l’asphyxier. Et c’est précisément cette tension, jamais clairement assumée, qui fragilise aujourd’hui la crédibilité économique globale de la Tunisie.

 

Quand la Banque centrale devient l’architecte silencieux du financement public

 

À mesure que l’accès au financement extérieur se resserre, la Banque centrale de Tunisie s’est retrouvée au cœur d’un mécanisme qu’elle n’assume jamais publiquement : l’orchestration indirecte du financement de l’Etat. Officiellement, la BCT ne finance pas le Trésor, elle limite ses chiffres officiels de recours à 3,7 milliards. En pratique, elle en rend le financement possible, en encadrant, orientant et parfois contraignant le comportement des banques commerciales. Une procédure également louable, si elle était adoptée pour les bonnes raisons. Ce qui n’est pas le cas ici.

Le recours accru au marché intérieur n’est pas un choix stratégique, mais une nécessité. L’Etat tunisien couvre une part croissante de ses besoins par l’émission de bons du Trésor, absorbés quasi mécaniquement par les banques locales. Ce mouvement n’est pas neutre. Il repose sur un arbitrage implicite : sécuriser le financement public en acceptant que le crédit au secteur privé soit comprimé. La Banque centrale, par ses règles prudentielles, ses opérations d’open market et son pilotage du taux directeur, rend cet arbitrage possible sans jamais le formuler comme tel.

Ce rôle de chef d’orchestre discret pose une question centrale : jusqu’où peut-on « nationaliser » le financement de l’Etat sans fragiliser l’économie réelle ? À court terme, le système tient. Les banques préfèrent des titres souverains peu risqués à des prêts productifs incertains. La liquidité circule, les échéances sont honorées, la stabilité financière est préservée. Mais à moyen terme, le risque est plus diffus et plus dangereux : une économie captée par la dette publique, où l’investissement productif recule dangereusement.

La Banque centrale se retrouve alors dans une position paradoxale. En protégeant le système bancaire et le sacro-saint taux directeur (7,5% en 2025), elle contribue à figer les rapports économiques. La dette devient un circuit fermé, recyclée en interne, sans créer de richesse nouvelle. Le financement de l’Etat tunisien ne repose plus sur la croissance future, mais sur la capacité du système à se refinancer lui-même. C’est une stabilité circulaire, vulnérable au moindre choc prolongé.

Ce modèle comporte un autre risque, plus politique celui-là. En se tenant à distance des choix budgétaires tout en en facilitant l’exécution, la BCT échappe à la responsabilité sans pouvoir échapper aux conséquences. Si la croissance ne redémarre pas, si l’investissement reste étouffé, la Banque centrale sera inévitablement perçue comme l’un des centres de décision réels, qu’elle le revendique ou non. Or, une institution indépendante peut difficilement porter seule le poids d’un arbitrage aussi structurant sans un débat clair sur son rôle et ses limites. En vérité, ce n’est même pas son rôle, si la BCT veut rester dans sa tour d’ivoire, elle doit se soumettre au plan économique de l’Etat.

C’est là que se dessine l’enjeu des prochaines années : soit la Banque centrale accepte d’inscrire son action dans une vision économique plus large, articulée avec les priorités du pouvoir politique, soit elle continuera à gérer la pénurie avec rigueur, au risque de transformer la prudence monétaire en frein durable au redressement économique. Ce n’est pas un choix évident, mais sans décisions courageuses de la part de la BCT, il n’y aura pas de croissance économique. C’est techniquement impossible.

 

Une question de cap, pas de loyauté

 

La Banque centrale de Tunisie n’est ni un adversaire de l’Etat ni un acteur hostile au redressement économique. Elle agit avec constance, cohérence et, souvent, avec une réelle prudence institutionnelle. Mais cette constance est précisément ce qui interroge aujourd’hui. Dans un pays engagé dans une tentative de refondation économique et sociale, l’immuabilité n’est plus une vertu suffisante.

La Tunisie ne manque pas de règles, ni de garde-fous, ni même de stabilité monétaire. Ce qui lui fait défaut, c’est l’articulation entre discipline financière et ambition économique. Or, tant que la Banque centrale continuera à agir comme un pôle autonome, détaché des priorités productives et sociales affichées par l’Etat, voire par ce que l’on peut voir dans la rue, cette articulation restera inachevée.

Il ne s’agit pas de remettre en cause l’indépendance de la BCT, mais d’interroger son interprétation. Une autonomie sans dialogue devient une forme de pouvoir silencieux, d’autant plus influent qu’il ne se revendique pas. À terme, ce décalage nourrit une économie prudente mais immobile, protégée mais contrainte, stable mais fragile.

Le débat ne doit donc pas porter sur la loyauté envers tel ou tel régime, mais sur la capacité des institutions à évoluer avec leur temps. La Banque centrale, qui reste un pilier de l’Etat profond, a protégé le pays dans la tempête post-2011. La question désormais est simple, et elle est politique au sens noble : saura-t-elle accompagner la sortie de crise, ou restera-t-elle l’architecte d’une stabilité sans futur ?

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