NIZAR.JLIDI écrit/Pénuries en Tunisie : et si le problème était diplomatique ?


Chaque Ramadan et chaque Aïd, la même angoisse revient dans les ménages Tunisiens : prix de la viande qui s’envole, étals sous tension, importations décidées dans l’urgence. Dans le même temps, la chaîne du médicament montre régulièrement des signes de fragilité. Ces pénuries, parmi tant d’autres, ne relèvent pas seulement du marché ou de la spéculation. Elles révèlent un angle mort plus discret : la géographie diplomatique tunisienne ne correspond pas à la géographie réelle des ressources et du marché. Nourrir et soigner un pays commence aussi par choisir où l’on plante ses ambassades.
Les pénuries : on traite toujours ces crises comme des accidents. Une flambée des prix ici, une rupture de stock là, un retard logistique, une spéculation saisonnière, un opérateur défaillant. Alors on réagit : importations exceptionnelles, plafonds de prix, contrôles, communiqués rassurants. Puis on passe à autre chose — jusqu’à la prochaine secousse. Entre temps, les prix ne baissent pas, et ça se traduit en plus d’inflation.
Pourtant, quand le même scénario se répète d’année en année sur des produits aussi sensibles que la viande ou les médicaments (pour n’en citer que deux), ce n’est plus un accident. C’est un signal. Le signal d’un système d’approvisionnement qui repose sur des circuits trop étroits et des partenaires trop concentrés.
Les chiffres du commerce extérieur montrent une réalité massive : plus de la moitié des échanges tunisiens se fait avec l’Union européenne, qui absorbe près des deux tiers des exportations nationales et fournit près de la moitié des importations. Cette densité crée un réflexe politique : regarder d’abord vers l’Europe pour résoudre chaque tension commerciale. Le problème est simple : l’Europe n’est pas le principal réservoir mondial de toutes les ressources critiques. L’Europe ne produit presque rien. C’est d’ailleurs pour cette raison que la Tunisie n’est pas déficitaire commercialement avec l’Union Européenne.
Pour la viande ovine, par exemple, le marché mondial est dominé par deux pays d’Océanie — l’Australie et la Nouvelle-Zélande — qui représentent ensemble autour de 60 % des exportations mondiales en valeur. Pour la viande bovine, le Brésil est le premier exportateur de la planète, et il est tellement excédentaire en production qu’il ne cesse de chercher de nouveaux marchés. Autrement dit : les volumes existent, mais ils sont ailleurs qu’en Europe. Et l’accès à ces volumes n’est jamais seulement une question de prix — c’est une question de canaux diplomatiques et techniques.
La pénurie en Tunisie, dans ces conditions, n’est pas seulement économique. Elle devient politique et diplomatique.
La crise des viandes n’est pas saisonnière, elle est structurelle
En Tunisie, la tension sur les viandes est devenue un rituel presque calendaire. Pas que la Tunisie consomme plus forcément, c’est juste que l’administration vérifie les stocks deux fois par an. À l’approche du Ramadan ou de l’Aïd, la même mécanique se met en place : hausse rapide des prix, indignation sur la spéculation, promesses d’importations, opérations de régulation. Le marché ne découvre pas la pénurie — il l’anticipe. Et quand un marché anticipe une pénurie, c’est qu’il ne croit plus à la solidité de la chaîne d’approvisionnement sur le long terme.
Les réponses publiques, elles, sont presque toujours défensives. On ouvre des contingents d’importation. On annonce des cargaisons de viande bovine ou ovine réfrigérée, ou encore de moutons pour l’Aïd. On fixe des prix plafonds — autour de la cinquantaine de dinars le kilo pour certaines opérations récentes — pour calmer la flambée. Ces mesures évitent l’explosion sociale immédiate. Elles ne règlent rien sur le fond.Car la question n’est pas seulement « combien importer ? ». La vraie question est : de qui, par quels canaux, avec quelle régularité négociée à l’avance ?
Le contraste avec la géographie réelle du marché mondial est frappant. Le commerce international de viande bovine se chiffre en millions de tonnes par an, dominé par quelques très grands exportateurs, dont le Brésil fait partie du peloton de tête. Pour l’ovin, la concentration est encore plus nette : l’Australie pèse à elle seule plus d’un tiers des exportations mondiales en valeur, la Nouvelle-Zélande environ un quart. À deux, ils tiennent la majorité du robinet mondial.
Or, du côté tunisien, l’architecture d’accès à ces marchés reste incomplète. Il existe une ambassade tunisienne au Brésil — donc un canal étatique direct, exploitable commercialement et techniquement. En revanche, il n’y a pas d’ambassades tunisiennes résidentes ni en Australie ni en Nouvelle-Zélande, alors même que ces deux pays dominent l’exportation mondiale de viande ovine. Ce n’est pas un détail protocolaire. C’est une différence opérationnelle : accords vétérinaires, certifications, homologations d’abattoirs, négociations de volumes — tout cela passe plus vite quand l’Etat est physiquement présent. A la rigueur, l’ambassade tunisienne au Japon ou en Corée du Sud pourrait s’en occuper à court terme. Mais tout reste malheureusement figé.
Résultat : on importe, mais souvent en réaction, pas par stratégie. On achète quand la pression monte, pas dans le cadre de corridors sécurisés à long terme. Le marché fonctionne alors sous perfusion d’urgence. Et un marché nourri à l’urgence finit toujours par coûter plus cher.
Les grands marchés de la viande sont hors du radar diplomatique tunisien
Le commerce mondial de la viande n’est pas diffus. Il est concentré. Quelques pays tiennent l’essentiel des volumes exportables, avec des filières intégrées, des certifications reconnues, des chaînes logistiques rodées. Quand un Etat veut sécuriser ses importations, il ne négocie pas « avec le marché ». Il négocie avec ces Etats-là.
Pour le mouton, la carte est presque binaire : l’Australie et la Nouvelle-Zélande dominent. Ce sont des filières hautement organisées, fortement orientées export, avec des standards sanitaires stricts et des capacités d’abattage industriel adaptées aux contrats étatiques. Autrement dit : exactement le type de partenaires qu’un pays importateur structurel devrait courtiser en continu, pas seulement en période de tension.
Pour le bovin, le tableau est plus diversifié, mais les grands noms reviennent toujours : le Brésil, les Etats-Unis, l’Argentine, l’Irlande…autant d’exportateurs mondiaux qui n’ont aucun souci avec l’Etat tunisien, avec des volumes qui se comptent en millions de tonnes sur le commerce international annuel. Là encore, on parle de filières étatiques-privées puissantes, habituées aux accords gouvernement-à-gouvernement et aux protocoles vétérinaires bilatéraux.Et c’est ici que le décalage tunisien devient visible.
La Tunisie dispose bien de points d’appui diplomatiques complets : accès direct aux autorités, aux régulateurs sanitaires, aux grands groupes exportateurs, aux chambres de commerce locales selon les pays. Ce type de présence permet de préparer des accords en amont, d’identifier des fournisseurs fiables, de fluidifier les procédures d’homologation. C’est un atout réel — mais isolé.
En Océanie, en revanche, le vide diplomatique pèse. Pas d’ambassade tunisienne résidente en Australie. Pas d’ambassade en Nouvelle-Zélande, qui couvre la relation tunisienne depuis une autre capitale. Cela ne signifie pas absence totale de relations — mais absence d’infrastructure sur place. Or, dans le commerce alimentaire sensible, l’infrastructure compte : attachés agricoles, canaux vétérinaires, diplomatie sanitaire, suivi technique des abattoirs, négociations de quotas. Sans présence, chaque étape prend plus de temps, dépend plus d’intermédiaires, et coûte plus en incertitude.
On ne parle pas ici de prestige diplomatique. On parle de capacité d’accès. Une ambassade dans un pays-clé d’exportation alimentaire, c’est une extension de la chaîne d’approvisionnement nationale. Son absence est un maillon manquant, surtout si l’on ne priorise pas un plan national de production de ces produits.
Dans ces conditions, la Tunisie se retrouve dans une position paradoxale : elle cherche des volumes sur des marchés où elle n’a pas planté d’outils étatiques solides. Elle négocie au cas par cas là où d’autres construisent des couloirs durables.
Le réflexe Union européenne : confortable politiquement, insuffisant stratégiquement
Il faut comprendre pourquoi le réflexe européen domine. Il est rationnel — mais inutile sur le long terme, avec une Europe qui produit de moins en moins.
L’Union européenne est, de loin, le premier partenaire commercial de la Tunisie. Plus de la moitié des échanges totaux se font avec elle. Environ deux tiers des exportations tunisiennes y sont écoulées, et près de la moitié des importations en proviennent. Les administrations se connaissent, les cadres réglementaires sont familiers, les canaux diplomatiques sont denses, les missions économiques fréquentes. Pour un(e)ministre tunisien, c’est le terrain le plus simple à activer.Mais la simplicité n’est pas la sécurité.
D’abord parce que la spécialisation européenne ne recoupe pas tous les besoins tunisiens. L’UE est un marché majeur pour les biens industriels, certains produits agricoles transformés, les composants, les équipements. Elle n’est pas le centre de gravité mondial de la viande ovine exportable. Elle n’est pas non plus la seule source crédible pour sécuriser des chaînes pharmaceutiques diversifiées. Miser presque exclusivement sur elle pour résoudre des crises d’approvisionnement globales revient à chercher ses clés sous le lampadaire — parce que la lumière est meilleure — pas parce qu’elles y sont tombées.
Ensuite parce que la relation est asymétrique. L’Europe est un partenaire stratégique pour la Tunisie ; l’inverse n’est pas vrai au même degré. Cela pèse dans les arbitrages. Les priorités sanitaires, agricoles, commerciales européennes répondent d’abord à des équilibres internes européens. Les contingents, normes et autorisations suivent ces logiques-là. La Tunisie peut négocier — mais rarement imposer le tempo. Intrinsèquement, les Européens ont appris à ne pas respecter la Tunisie.
Enfin, cette concentration crée un angle mort diplomatique. Plus l’énergie politique et administrative est absorbée par l’axe européen, moins il en reste pour ouvrir, entretenir et densifier des canaux ailleurs : Amérique latine, Océanie, certains pôles asiatiques ou latino-américains. Or ce sont précisément ces espaces qui tiennent des segments critiques — viande, intrants, certaines molécules pharmaceutiques, matières premières de santé et d’industrie lourde.
Le résultat est discret mais mesurable : on a une diplomatie commerciale très active là où les flux sont déjà denses, et trop légère là où les ressources deviennent vitales. Ce n’est pas une faute. C’est un déséquilibre.Et un déséquilibre diplomatique finit toujours par produire un déséquilibre d’étagère.
Médicaments : l’autre alerte silencieuse
La viande touche l’assiette. Le médicament touche le corps. Pourtant, les deux crises obéissent à une logique voisine : une chaîne d’approvisionnement tendue, concentrée, vulnérable au moindre choc administratif ou logistique.
Quand la Pharmacie centrale tunisienne interrompt ses livraisons pour inventaire annuel, comme cela a été le cas récemment, l’administration parle d’une opération technique normale. Elle a raison sur le plan procédural. Mais la réaction du terrain — inquiétude, spéculation, ruée préventive — dit autre chose : le système est déjà perçu comme fragile. Dans un circuit robuste, un arrêt court ne crée pas de panique. Dans un circuit sous tension, il agit comme un révélateur.
La Tunisie importe une part importante de ses médicaments finis, de ses principes actifs ou de ses intrants pharmaceutiques. Même quand la transformation locale existe, elle dépend souvent de molécules, de réactifs ou de composants venus de l’étranger. Là encore, la question n’est pas seulement budgétaire. Elle est géographique et diplomatique : de quels pays dépend-on, par quels accords, avec quels filets de sécurité ?
Comme pour les viandes, le réflexe naturel reste euro-centré : fournisseurs européens, grossistes européens, homologations européennes. C’est logique — mais insuffisant quand les chaînes mondiales se tendent et que le marché tunisien est en pénurie. Les ruptures récentes observées dans plusieurs pays ont montré que, dès que la production se concentre sur quelques pôles et que la logistique mondiale se grippe, les pays sans diversification active subissent les conséquences.
C’est ici qu’entre en jeu l’exemple cubain — non comme mythe, mais comme expérience utile. Malgré des contraintes lourdes et un environnement hostile, Cuba a investi sur des décennies dans un pôle public de recherche et de production biotechnologique, structuré autour d’un groupe étatique intégré. Résultat : capacité à développer et produire localement une partie de ses vaccins et traitements, et à exporter certains produits spécialisés. Le modèle n’est ni parfait ni intégralement transposable. Mais la leçon est claire : la souveraineté sanitaire se construit par choix stratégique, pas par confort d’achat.
La Tunisie entretient de bonnes relations avec Cuba. Ce n’est pas anecdotique. C’est une porte possible vers des coopérations ciblées : formation, transfert de savoir-faire, co-développement sur des niches, production limitée mais critique. Ce type de partenariat ne remplace pas les grands fournisseurs — il réduit la vulnérabilité du marché tunisien.
Comme pour la viande, le sujet n’est pas l’autarcie. Le sujet est la marge de sécurité. Et cette marge ne s’achète pas uniquement — elle se négocie, elle se construit, elle se cultive diplomatiquement.
Diversifier la carte diplomatique : la souveraineté commence aux ambassades
On parle souvent de souveraineté alimentaire et de souveraineté sanitaire comme de grands objectifs économiques. On oublie qu’elles sont aussi des constructions diplomatiques très concrètes. Avant d’être une politique de production ou d’importation, la sécurité d’approvisionnement est une politique de présence. Aux dernières nouvelles, la diplomatie tunisienne est fonctionnelle et ne connait aucune crise l’empêchant de progresser.
Une ambassade n’est pas seulement un symbole. C’est un outil de négociation permanente. C’est un poste avancé pour discuter protocoles vétérinaires, homologations d’abattoirs, certifications pharmaceutiques, accès aux autorités de régulation, résolution rapide des blocages techniques. Dans les secteurs sensibles, la diplomatie technique pèse parfois plus que la diplomatie politique.
Le contraste est parlant. La Tunisie est représentée au Brésil, l’un des poids lourds mondiaux de l’exportation de viande bovine. Elle ne l’est pas, en revanche, dans deux pays qui dominent le marché mondial de la viande ovine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce décalage ne condamne rien à lui seul — mais il complique tout : délais de négociation, dépendance à des intermédiaires, faible capacité d’anticipation contractuelle. Entre temps, l’Etat tunisien paie ses importations au prix fort auprès de l’Inde, de la Chine ou de la Pologne.
Même logique pour la santé. Diversifier les partenariats pharmaceutiques, scientifiques et biotech suppose des canaux étatiques actifs : missions, attachés spécialisés, accords-cadres, programmes conjoints. Sans cela, les coopérations restent ponctuelles, opportunistes, fragiles. Puis, franchement : à quoi sert un diplomate s’il n’apporte rien à la Tunisie ?
Il ne s’agit pas d’opposer l’Europe au reste du monde. L’Union Européenne restera un partenaire central de la Tunisie — par géographie, par histoire, par volume d’échanges. Il s’agit de sortir d’une monoculture diplomatique. Un portefeuille équilibré réduit le risque systémique. En finance, c’est une évidence. En approvisionnement stratégique, ça devrait l’être aussi.
Concrètement, cela veut dire : cartographier les dépendances critiques, aligner la carte des représentations diplomatiques sur la carte des ressources mondiales, et coordonner réellement les ministères — Affaires étrangères, Commerce, Santé, Agriculture — autour d’objectifs d’accès, pas seulement d’image.Un pays ne découvre pas ses fournisseurs dans l’urgence. Il les prépare en amont. Et ce travail ne repose pas sur la présidence, c’est un travail technique qui s’étale sur des années voire des décennies. Son absence pose la question de l’utilité des responsables en poste.
Ce que révèlent les pénuries en Tunisie
Quand les étals se vident ou que les pharmacies tendent, on accuse le marché, les spéculateurs, la conjoncture, parfois la malchance. On regarde rarement la carte. Pourtant, elle dit beaucoup.
Les grandes zones d’exportation de viande sont identifiées. Les pôles de compétence pharmaceutique aussi. Les routes existent. Les volumes existent. Ce qui manque, souvent, c’est le pont institutionnel stable pour y accéder vite, bien, et à temps.La pénurie n’est pas toujours l’absence de produit. C’est souvent l’absence de relations.
Ramadan après Ramadan, tension après tension, la Tunisie traite des symptômes récurrents avec des réponses d’urgence. Le jour où elle traitera la géographie diplomatique comme une infrastructure d’approvisionnement, ces crises deviendront des exceptions — plus des rendez-vous fixes.



