
Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques
Par Jamel BENJEMIA

Il fut un temps où le logiciel ne se contentait pas d’équiper l’entreprise : il la dominait. Il arrivait bardé de contrats, enveloppé de jargon, précédé d’une réputation d’infaillibilité. On ne le discutait pas, on l’acceptait. Comme on acceptait autrefois une loi venue d’en haut, lourde, intangible, supposée durable. Le logiciel était une architecture close, conçue ailleurs, pensée pour tous, ajustée à chacun au prix de renoncements silencieux.
Ce temps se retire.
Non dans le fracas d’une révolution proclamée, mais dans le glissement feutré des pratiques. Ce sont les marchés qui, fidèles à leur instinct plus qu’à leur clairvoyance, ont senti les premiers le relâchement. La chute du géant allemand SAP, près de 40% de sa valeur effacée depuis février 2025, selon le journal Le Monde du 18 février 2026, ne relève pas de l’humeur passagère des indices. Elle ressemble davantage à ces verdicts silencieux par lesquels l’histoire économique prend congé d’une illusion. Ce qui est ainsi sanctionné, ce n’est pas une entreprise, mais une croyance ancienne : celle d’un logiciel universel, durable par principe, supposé pouvoir compter indéfiniment sur la docilité des organisations et la lenteur du monde.
À l’âge des intelligences diffuses, l’entreprise ne veut plus de logiciels taillés pour des corps abstraits. Elle cherche des outils ajustés, réversibles, intelligibles. Ce qui se défait aujourd’hui, ce n’est pas seulement une industrie, c’est une certaine idée du pouvoir technique : vertical, centralisé, opaque. Le logiciel se dépouille. Il devient nu. Et dans cette nudité commence une autre histoire.
Le modèle de la masse
Le logiciel classique est né dans un monde qui croyait encore à la stabilité. Stabilité des marchés, des métiers, des processus. Il fallait des systèmes massifs, capables de tout embrasser, quitte à tout figer. On achetait un logiciel comme on installait une infrastructure : coûteuse, lente, réputée définitive. L’organisation s’y pliait, apprenait son langage, réorganisait ses gestes pour entrer dans la forme.
Ce modèle reposait sur une triple rareté : rareté du code, rareté des compétences, rareté du droit de modifier. Le logiciel se tenait à distance de ceux qui l’utilisaient. Il promettait l’ordre, mais au prix d’une dépossession progressive. Plus il s’étendait, plus il devenait étranger. Plus il s’alourdissait, plus il ralentissait.
La solidité s’est alors muée en inertie. Ce qui devait structurer a fini par entraver. Dans un monde devenu mouvant, fragmenté, soumis à des chocs continus, ces mastodontes numériques ont révélé leur fragilité intime : incapables de suivre le réel, sourdes aux usages, opaques aux besoins. Le logiciel industriel n’a pas été vaincu. Il a simplement cessé d’être adéquat.
L’intelligence comme déplacement
L’intelligence artificielle n’a pas attaqué le logiciel classique de front. Elle l’a contourné. Elle a déplacé le centre de gravité. Là où l’on pensait en produits finis, elle a introduit une logique de génération continue. Le logiciel n’est plus livré : il émerge. Il n’est plus figé : il apprend. Il n’est plus standard : il s’ajuste.
Ce basculement est amplifié par une révolution plus discrète encore : le No Code. Désormais, il n’est plus nécessaire de convoquer de vastes armées de programmeurs pour faire naître un outil. L’intelligence, assistée, outillée, devient accessible à ceux qui connaissent le métier, les flux, les irritations quotidiennes. Le code se retire. Le sens avance.
L’entreprise ne reçoit plus une solution extérieure : elle compose la sienne. À partir de ses données, de ses habitudes, de ses fragilités propres. Le temps long des déploiements cède la place à un temps organique, fait d’essais, de corrections, d’ajustements successifs. Le logiciel n’est plus acheté : il est engendré. Il naît au cœur même de l’organisation, parlant sa langue, épousant ses rythmes.
L’intelligence n’ajoute pas une couche. Elle allège. Elle rend le logiciel à sa fonction première : servir.
La fin des empires logiciels
Les grands éditeurs ont bâti leur puissance sur la centralisation. Une vision unique, déployée partout, au nom de l’efficacité. Ce qui faisait leur force devient leur faiblesse. Dans un monde fragmenté, instable, soumis à des ruptures permanentes, la solution universelle apparaît soudain comme une fiction coûteuse.
Longtemps, les directions informatiques ont accepté ce compromis. Elles ont traduit des besoins humains en exigences techniques, puis ces exigences en concessions successives. L’outil décidait du rythme, parfois même de l’organisation interne. Cette soumission passait pour de la rationalité.
Mais sous couvert de gouvernance algorithmique, une autre réalité s’est imposée : celle de la surveillance diffuse. Les logiciels collaboratifs, devenus omniprésents, intègrent des mécanismes de captation de données, d’analyse comportementale, de contrôle silencieux. Le scandale Pegasus n’a rien inventé ; il a seulement révélé l’ampleur du phénomène, ainsi que la lenteur des réponses judiciaires, en Tunisie comme en France.
Face à cela, il n’y a pas de révolte spectaculaire. Il y a un retrait. Les entreprises ne rompent pas : elles contournent. Elles développent à côté, puis au cœur. Les empires logiciels ne sont pas renversés ; ils sont désertés. Ainsi s’érodent les dominations qui n’ont plus prise sur le réel.
La révolution artisanale
Ce qui se joue dépasse la technique. C’est une transformation culturelle. En fabriquant ses propres outils, l’entreprise se remet à penser. Elle interroge ses flux, ses lenteurs, ses angles morts. Le logiciel cesse d’être un objet sacralisé : il devient un prolongement du raisonnement collectif.
Nous entrons dans une ère artisanale du numérique. Non par nostalgie, mais par nécessité. Le logiciel-artisan n’est ni fragile ni improvisé. Il est ajusté, évolutif, compréhensible par ceux qui l’utilisent. Grâce au No Code, l’intelligence se diffuse là où elle était confisquée. Le savoir-faire reprend ses droits sur la norme abstraite.
Cette réappropriation redonne de la lisibilité au travail. L’outil n’impose plus : il accompagne. Il ne dicte plus : il répond. L’entreprise, longtemps consommatrice de solutions, redevient un lieu de conception. Non pour se refermer, mais pour s’accorder au monde tel qu’il est : changeant, pluriel, imprévisible.
L’effacement fécond
Nous sortons d’un âge monumental. Le logiciel industriel, imposant et distant, cède la place à des formes plus modestes, plus mobiles, plus vivantes. Ce n’est pas une régression. C’est une maturité : l’acceptation que la complexité du monde ne se laisse plus enfermer dans des architectures closes.
Les entreprises qui compteront demain ne seront pas celles qui achèteront les solutions les plus vastes, mais celles qui sauront faire naître les outils les plus justes. À partir d’elles-mêmes. À partir de leurs usages réels. À partir de cette intelligence désormais disponible, diffuse, presque humble, qui ne cherche plus à dominer, mais à épouser le réel.
Le logiciel classique ne disparaît pas brutalement. Il s’efface avec dignité, comme s’effacent les formes devenues trop rigides pour contenir la vie. Dans cet effacement, quelque chose s’ouvre : un rapport plus sain à la technique, moins sacralisé, plus conscient, libéré de l’illusion de l’éternité mécanique.
Le logiciel nu n’est pas un logiciel appauvri. Il est un logiciel rendu à l’essentiel. Et dans cette nudité retrouvée, l’entreprise cesse d’être dominée par ses outils pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une source.
Car, comme l’écrivait Paul Valéry, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Le logiciel aussi a longtemps cru que sa profondeur résidait dans son épaisseur. Il découvre aujourd’hui que sa véritable intelligence tient à sa capacité à rester au contact, sensible aux usages, attentif aux gestes, ouvert au vivant. Ce n’est plus la masse qui fonde la puissance, mais la justesse. Et dans ce déplacement silencieux, ce n’est pas seulement une technologie qui change de forme, c’est une manière d’habiter le monde qui se réapprend.



