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De l’hégémonie à la fragmentation globale

Par Jamel BENJEMIA

De l’hégémonie à la fragmentation globale

Par Jamel BENJEMIA

 

L’hégémonie fut longtemps conçue comme un antidote fonctionnel à l’anarchie internationale. Dans un système dépourvu d’autorité centrale, la concentration de la puissance entre les mains d’un acteur dominant apparaissait comme une solution imparfaite mais rationnelle : elle offrait la stabilité par la hiérarchie, la prévisibilité par la contrainte, l’ordre par la centralisation de la force. L’hégémon, en assumant le coût de la puissance, devait en discipliner les effets centrifuges.

En 2026, cette architecture ne s’est pas effondrée par défaut de puissance, mais par transformation de son usage. L’hégémonie ne disparaît pas : elle se reconfigure. Là où elle produisait des règles, elle privilégie désormais l’injonction ; là où elle stabilisait par le cadre, elle gouverne par le rapport de force. Ce glissement est décisif, car il inverse la fonction même de la domination.

Le monde n’entre donc pas dans la fragmentation par vacance de l’autorité, mais par excès de puissance exercée sans horizon normatif partagé. L’ordre international ne vacille pas sous l’assaut de forces extérieures, mais sous la métamorphose de son pilier central. De l’hégémonie à la fragmentation globale, la trajectoire n’est plus une hypothèse académique : elle est devenue la réalité structurante des relations internationales.

Ce constat, désormais formulé avec gravité dans les cénacles occidentaux, à l’image de la Conférence de Munich sur la sécurité, résonne avec une acuité particulière hors de l’axe euro-atlantique. Cette année, une phrase a suffi à fissurer le décor feutré. Lorsque Friedrich Merz a déclaré que l’ordre international fondé sur le droit et les règles se trouvait au bord de l’effondrement, les Tunisiens auraient sobrement commenté : Sahha Ennoum ( bon réveil), Monsieur le chancelier. Car ce que l’Europe découvre avec stupeur, le Sud global l’expérimente depuis longtemps.

L’hégémon comme principe d’ordre

Dans la grammaire classique des relations internationales, l’hégémonie remplissait une fonction disciplinaire. La puissance dominante assumait le coût de la stabilité en échange de la préservation d’un système conforme à ses intérêts. Les règles n’étaient jamais neutres, mais elles étaient intelligibles, relativement constantes — donc praticables. Cette prévisibilité constituait le véritable bien public de l’ordre international.

Après la Guerre froide, les États-Unis ont incarné ce rôle. Sécurité maritime, stabilité monétaire, architecture institutionnelle multilatérale : l’ordre libéral reposait sur une hiérarchie assumée, tempérée par un récit universaliste. Pour de nombreux pays africains, cet ordre demeurait asymétrique, parfois contraignant, souvent frustrant, mais il offrait un cadre. La dépendance se négociait, l’arbitrage restait possible.

Toutefois, cette architecture reposait sur une condition essentielle : que l’hégémon croie lui-même à la valeur stratégique de l’ordre qu’il imposait. Lorsque la puissance dominante cesse de considérer les règles comme un multiplicateur de puissance et les perçoit comme un carcan, l’ordre devient mécaniquement instable.

De la garantie à la coercition

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a rendu explicite une évolution plus profonde. L’hégémonie américaine n’est plus exercée comme une responsabilité systémique, mais comme un instrument transactionnel. Alliances conditionnelles, pressions tarifaires, sanctions extraterritoriales : la logique contractuelle se substitue à la logique de règles.

Cette mutation a un effet corrosif. Elle transforme la hiérarchie en instabilité permanente. Lorsque l’accès au marché, à la sécurité ou à la reconnaissance dépend d’un rapport de force mouvant, aucun acteur rationnel ne peut durablement s’en remettre à l’ordre existant. La fragmentation devient alors une stratégie défensive.

Mais une stratégie défensive n’a jamais produit d’ordre durable. Dans ce paysage, l’Europe illustre une ambiguïté structurelle. Présente économiquement, normative dans le discours, mais stratégiquement fragmentée, elle reste confrontée à la vieille question d’Henry Kissinger : « quel est son numéro de téléphone ? ». Faute d’unité décisionnelle claire, elle subit plus qu’elle ne structure, commente plus qu’elle n’ordonne.

Pour les pays africains, la leçon est limpide : la règle n’est plus un abri, mais une variable.

L’Afrique face à la rivalité systémique

La rivalité sino-américaine structure désormais l’ensemble du champ stratégique mondial. Mais l’Afrique n’en est ni un simple théâtre périphérique ni un enjeu secondaire. Ressources critiques, dynamique démographique, positions géographiques, poids diplomatique : le continent concentre des leviers majeurs dans un monde fragmenté.

Sous l’impulsion de Xi Jinping, la Chine propose une relation délibérément distincte : partenariats bilatéraux, investissements massifs, discours de respect de la souveraineté. Pékin ne promet pas un ordre universel, mais une coopération pragmatique. Cette approche séduit moins par idéologie que par contraste : là où l’hégémon occidental conditionne, la Chine négocie.

Face à cette configuration, de nombreux États africains refusent le choix binaire. Ils multiplient les partenaires, jouent des rivalités, cherchent à reconquérir une autonomie stratégique longtemps confisquée. La fragmentation mondiale ouvre ainsi des marges de manœuvre inédites, mais instables.

Du non-alignement à la souveraineté fragmentée

Ce contexte favorise la résurgence d’un non-alignement revisité. Non plus idéologique, mais stratégique. Les États africains ne cherchent pas à se soustraire au système international, mais à y survivre sans s’y dissoudre.

La fragmentation se traduit par une souveraineté composite : partenariats sécuritaires multiples, dépendances technologiques croisées, arbitrages permanents. Ce n’est pas une émancipation totale, mais une adaptation lucide.

C’est ici que l’Union africaine peut devenir la clé de voûte du nouvel équilibre africain. Encore imparfaite, encore contrainte, elle demeure le seul cadre capable de transformer la dispersion en cohérence, et la fragmentation subie en stratégie collective. À condition d’être renforcée, elle peut devenir non un contre-hégémon, mais un stabilisateur régional crédible.

Car là où un hégémon ordonnateur imposait des lignes claires, la fragmentation impose une diplomatie du funambule.

La démission de l’hégémon bienveillant

L’hégémonie ne se mesurait pas uniquement à la supériorité militaire ou économique. Elle se jouait aussi dans la capacité à transformer la force en légitimité. En soutenant les biens publics globaux et les grandes institutions, de l’Organisation des Nations unies à l’UNESCO, l’hégémon donnait à sa domination une fonction ordonnatrice.

Lorsque cette vocation est dénigrée, relativisée ou instrumentalisée, l’hégémon abdique son rôle stabilisateur. Il ne disparaît pas : il devient perturbateur. La force, privée de légitimité, ne structure plus, elle fragmente.

La fragmentation globale n’est donc pas née d’un vide de leadership, mais d’un renoncement stratégique. L’histoire retiendra peut-être que le monde ne s’est pas désagrégé faute de puissance, mais faute d’une puissance disposée à assumer le prix politique, institutionnel et symbolique de l’ordre qu’elle prétendait incarner.

L’hégémon ferait pourtant bien de se souvenir que les empires ne tombent pas toujours sous les coups de leurs rivaux, mais souvent par mauvaise lecture du monde qui les entoure. L’Empire ottoman ne s’est pas effondré faute de puissance militaire, mais parce qu’il a progressivement transformé ses partenaires en sujets fiscaux, ses routes commerciales en barrières, et ses périphéries en marges suspectes. À force de taxes, de contrôles et de défiance, il a confondu autorité et fermeture, ordre et asphyxie.

En sommant aujourd’hui ses alliés comme ses concurrents de droits de douane, en traitant des économies interdépendantes comme des passagers clandestins du système mondial, l’hégémon contemporain ne sécurise pas l’ordre : il en rompt les mécanismes vitaux. Il ferme la porte de la coopération pour ouvrir celle d’une bataille commerciale généralisée qui ne produit ni vainqueur durable ni prospérité partagée. Dans un monde structuré par les chaînes de valeur, la guerre économique n’est pas une démonstration de force, c’est une autolésion stratégique.

Car l’histoire est implacable avec les puissances qui confondent domination et isolement. Un hégémon peut imposer des taxes, mais il ne peut pas taxer la confiance. Il peut dresser des barrières, mais il ne peut pas contraindre la coopération. Et lorsqu’un système cesse d’être perçu comme un espace commun pour devenir un poste de contrôle, il ne tarde jamais à se fragmenter.

Les empires ne meurent pas quand ils perdent leur puissance, mais quand ils perdent leur capacité à faire monde.

C’est peut-être là, plus que dans l’équilibre des forces, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’ordre international.

Rien n’indique que ce monde fragmenté soit plus juste ; tout indique qu’il est plus incertain.

L’ordre ancien était inégal, mais lisible. Le monde fragmenté se veut plus libre, mais il est souvent plus opaque. Et l’opacité, en politique internationale, est parfois plus dangereuse que l’injustice.

 

 

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