L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes
Par Jamel BENJEMIA

L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes
Par Jamel BENJEMIA

Nous vivons une époque paradoxale, rassurante en apparence, inquiète en profondeur. Jamais le chômage mondial n’a semblé aussi contenu, jamais pourtant le sentiment d’insécurité professionnelle n’a été aussi largement partagé. À l’échelle planétaire, le chômage s’est installé autour d’un niveau que l’on dit modéré, voisin de cinq pour cent, comme si le monde du travail avait retrouvé, après les secousses de la pandémie, un fragile point d’équilibre.
Les statistiques apaisent, les gouvernements se félicitent, les marchés saluent ce qu’ils prennent pour une normalité retrouvée.
Mais cette tranquillité chiffrée repose sur une illusion de surface. Travailler ne protège plus nécessairement, ne garantit plus une trajectoire, ne fonde plus toujours une reconnaissance. La promesse ancienne, celle qui liait l’effort à l’avenir, s’efface sans fracas, par glissement progressif, presque imperceptible.
Au cœur de cette recomposition silencieuse s’impose l’intelligence artificielle. Non comme un cataclysme annoncé, mais comme une force patiente, méthodique, qui transforme le travail sans le faire disparaître. Elle n’élimine pas massivement les emplois, elle en modifie la substance, la durée, la valeur sociale. Dès lors, la question décisive n’est plus celle du chômage, mais celle du sens : que devient le travail lorsqu’il demeure numériquement présent, mais symboliquement fragilisé ?
La fin des lignes Nord-Sud
Pendant des décennies, le chômage s’est lu comme une fracture géographique presque évidente. Au Nord, la protection sociale, l’emploi stable, la continuité des trajectoires. Au Sud, l’instabilité, l’exclusion, l’économie de survie. Cette lecture, déjà imparfaite, est désormais insuffisante. Les pays autrefois stigmatisés pour leurs taux élevés connaissent parfois des améliorations notables, tandis que les économies réputées solides découvrent une fragilité nouvelle, plus diffuse, moins visible, mais tout aussi corrosive.
L’intelligence artificielle accélère ce brouillage des repères. Dans les économies avancées, ce sont souvent des fonctions longtemps perçues comme stables – analystes, chargés de conformité, assistants juridiques, cadres de gestion – qui découvrent, sans licenciement spectaculaire, que leur rôle s’amenuise, se délite, se morcelle.
Dans de nombreux pays du Sud, à l’inverse, le chômage officiel demeure contenu, mais cette stabilité repose sur une informalité massive. L’intelligence artificielle y agit comme une force profondément ambivalente. Elle peut offrir des raccourcis technologiques, ouvrir des accès inédits à la productivité. Mais elle peut aussi verrouiller l’entrée dans les chaînes de valeur mondiales, en automatisant ailleurs ce que ces économies réalisaient à bas coût. La frontière décisive n’est donc plus entre pays riches et pays pauvres, mais entre sociétés capables d’absorber la transformation et celles qui la subissent.
Le chômage invisible et la précarité algorithmique
L’un des effets les plus insidieux de l’intelligence artificielle sur l’emploi réside précisément dans ce qu’elle ne montre pas. Elle ne produit pas immédiatement des cohortes de chômeurs, mais une multitude de travailleurs fragilisés, déplacés, reclassés dans des statuts incertains. Le chômage devient moins une absence de travail qu’une perte de qualité, de sécurité, et plus encore, de projection dans le temps.
Le travail se fragmente, se contractualise à la tâche, se mesure à la performance instantanée. L’algorithme s’impose comme un nouvel intermédiaire, évaluant, notant, distribuant les opportunités selon des critères opaques. Cette précarité algorithmique échappe souvent aux indicateurs classiques, mais elle transforme en profondeur le rapport au travail. Elle installe une économie de l’attente, de l’ajustement permanent, où l’individu devient une variable optimisable, rarement un sujet reconnu.
Dans ce contexte, le chômage, tel qu’on le mesure encore, cesse d’être l’indicateur central de la santé sociale. On peut avoir un emploi et demeurer vulnérable. Travailler sans accumuler de droits, sans sécurité, sans horizon. L’intelligence artificielle n’abolit pas le travail ; elle le rend plus instable, plus conditionnel, plus solitaire.
La jeunesse face au mur du futur
Nulle part cette transformation n’est plus visible que chez les jeunes. Ils entrent sur le marché du travail dans un monde où les règles ont changé sans être explicitement formulées. Le diplôme n’est plus une garantie, l’expérience n’est plus un rempart, et les compétences deviennent rapidement obsolètes. L’intelligence artificielle valorise l’adaptabilité plus que la maîtrise, la vitesse plus que la profondeur.
Dans de nombreuses régions, le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Mais même là où il recule, l’inquiétude demeure. Car l’entrée dans l’emploi se fait de plus en plus tard, de plus en plus précaire, de plus en plus fragmentée. Le risque n’est pas seulement économique, il est existentiel : une génération qui travaille sans se projeter est une génération qui doute de sa place dans le monde.
Cette tension est particulièrement aiguë dans les régions où l’État a longtemps joué le rôle d’employeur de dernier ressort. Lorsque l’intelligence artificielle réduit la capacité d’absorption du secteur public et que le privé ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, le chômage devient une impasse sociale. Il cesse d’être transitoire pour devenir une condition durable.
États, formation et souveraineté du travail
Face à ces mutations, les États se trouvent devant une responsabilité historique. L’intelligence artificielle n’est pas un destin, mais un choix politique encadré par des institutions. La cartographie future du chômage dépendra moins de la technologie elle-même que de la manière dont les sociétés investiront dans la formation, la protection sociale et la redistribution des gains de productivité.
Former ne suffit plus. Il faut former autrement, tout au long de la vie, en acceptant que les trajectoires professionnelles ne soient plus linéaires. Protéger ne signifie plus seulement indemniser le chômage, mais sécuriser les transitions. Gouverner, enfin, implique de poser une question devenue centrale : à quoi sert le travail dans une société où la production peut, en partie, se passer de l’homme ?
L’intelligence artificielle oblige ainsi les États à repenser leur souveraineté sociale. Non pour freiner l’innovation, mais pour éviter que le progrès ne se traduise par une désaffiliation massive, invisible, silencieuse.
L’illusion comme choix politique
Il faudra bien, tôt ou tard, nommer les choses. Le plein emploi que l’on célèbre aujourd’hui ressemble moins à une conquête sociale qu’à un arrangement statistique. Il rassure parce qu’il additionne des situations hétérogènes, des emplois fragmentés, intermittents, parfois dénués de toute projection, et les fait entrer dans une même catégorie comptable. Le trompe-l’œil du plein emploi naît de cette confusion entretenue entre le fait de travailler et celui d’exister socialement par son travail.
À l’âge des machines intelligentes, cette illusion devient politiquement commode. Elle permet de différer les choix, d’éviter les débats de fond, de laisser croire que la technologie, livrée à elle-même, finira par produire l’équilibre que l’on n’ose plus organiser. Or l’intelligence artificielle ne décide pas du monde qu’elle façonne. Elle amplifie les orientations déjà prises, les renoncements déjà consentis, les inégalités déjà tolérées.
La véritable question n’est donc pas celle du nombre d’emplois, mais de leur signification. Une société peut afficher un chômage bas tout en produisant de la désaffiliation, de l’angoisse sociale, du déclassement silencieux. Elle peut multiplier les postes sans reconstruire le lien, sans restaurer la promesse, sans offrir de récit commun. Dans ce cas, le plein emploi cesse d’être un horizon ; il devient un trompe-l’œil.
C’est ici que le politique retrouve sa responsabilité première. Non pas lutter contre les machines, mais décider de ce que vaut encore le travail humain dans un monde où l’efficacité n’est plus rare, mais où la reconnaissance le devient. Gouverner à l’ère de l’intelligence artificielle, ce n’est pas accompagner la technologie, c’est arbitrer entre ce qui optimise et ce qui rassemble, entre ce qui produit et ce qui fait société.
Beaucoup travaillent aujourd’hui, mais peu savent encore ce que leur travail leur promet. Et lorsque celle du plein emploi se fissurera, il ne restera qu’une question, redoutablement simple.
Aurons-nous utilisé le progrès pour libérer l’homme, ou pour masquer, sous des chiffres devenus rassurants, son effacement progressif ?



