Plumes des deux rives

Egypte –Turquie : la paix des prédateurs

 

entre Riyad et Téhéran, une diplomatie équilibrée et souveraine
l’écrivain et l’analyste politique Nizar Jlidi

Dix ans de rupture, puis une poignée de main, et surtout un verrou : un accord-cadre militaire surprenant. Les 18 textes signés entre l’Egypte et la Turquie ne racontent pas une réconciliation morale, mais une convergence stratégique froide. Dans une région secouée par le risque d’escalade Etats-Unis–Iran, la guerre tragique au Soudan et le choc libyen après l’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi, al-Sissi et Erdogan ne prêchent pas la paix — ils sécurisent leurs marges de manœuvre.

Parmi les 18 accords signés entre l’Egypte et la Turquie le 4 février, tous n’ont pas la même valeur politique. Celui qui porte sur la défense est sans doute le plus curieux.

Le reste — commerce, agriculture, santé, jeunesse — remplit les communiqués. L’accord militaire, lui, renverse l’échiquier dans l’Est de la méditerranée. Quand deux Etats qui se sont combattus par alliés interposés en Libye, opposées sur les Frères musulmans, et affrontés sur presque tous les dossiers idéologiques, signent un cadre de coopération militaire, ce n’est pas un geste diplomatique. C’est un signal stratégique.

Le signal dit ceci : la région entre dans une phase dangereuse, et mieux vaut coordonner que subir.

Entre la montée des tensions entre Washington et Téhéran, la fragmentation du Soudan et la réouverture du front libyen après l’assassinat de Saïf al-Islam, les crises s’additionnent plus vite que les solutions. Dans ce climat, certains Etats s’exposent, d’autres commentent. L’Egypte et la Turquie, elles, s’équipent politiquement. Elles parlent sécurité, interopérabilité, canaux militaires, déconfliction. Pas par amitié. Par instinct.

Ce rapprochement n’est pas une paix officielle. C’est une posture de chasseurs qui acceptent de ne plus se tirer dessus pour mieux se partager le gibier.

 

L’accord militaire : le vrai cœur des 18 signatures

 

Pour comprendre la séquence Erdogan – al-Sissi, il faut inverser la lecture officielle. Les communiqués parlent d’« accords multiples », de coopération économique, sociale, sectorielle. Mais la pièce centrale, celle qui change la nature de la relation, c’est le cadre de coopération militaire signé en présence des deux présidents.

Un accord de défense ne sert pas à faire joli dans une photo de sommet. Il sert à ouvrir des canaux directs entre institutions armées, à organiser des échanges d’informations, des formations, des mécanismes de coordination et — surtout — à éviter les collisions dans les théâtres de conflit où les deux pays sont exposés. Même quand les détails opérationnels ne sont pas publics, la nature même du texte suffit : on ne signe pas ce type d’accords si l’on envisage encore l’autre comme un adversaire stratégique prioritaire. Pour certains Etats, atteindre une telle conclusion demande des décennies de coopération.

Le reste du paquet — investissements, agriculture, santé, protection sociale, jeunesse — crée l’habillage politique. Le militaire crée la confiance minimale. Et c’est cette confiance minimale qui manquait depuis plus d’une décennie entre les deux puissances régionales.

Les chiffres avancés côté officiel parlent d’un commerce bilatéral approchant les 9 milliards de dollars et d’un objectif de 15 milliards d’ici 2028. Ces volumes expliquent l’intérêt économique du rapprochement, mais ils n’expliquent pas la présence d’un accord-cadre de défense dans le lot. Le commerce suit la stabilité ; la défense la précède. On sécurise d’abord, on développe ensuite. Ce modus operandi n’est pas habituel pour la Turquie.

Ce point est crucial pour la lecture géopolitique : l’Egypte et la Turquie ne normalisent pas parce que tout va mieux. Elles normalisent parce que tout peut aller plus mal. Le message n’est pas tourné vers leurs opinions publiques. Il est adressé aux acteurs régionaux armés, aux milices, aux puissances impliquées indirectement : nous avons désormais une ligne de contact.

Dans une région où les crises se militarisent vite — mer Rouge, Soudan, Libye — disposer d’un canal militaire bilatéral vaut plus qu’un forum économique. C’est un filet de sécurité. Et parfois, un outil de négociation silencieuse.

 

Pas une alliance, une méthode de survie stratégique

 

Il faut se méfier des mots trop propres. « Alliance », « réconciliation », « retour de confiance » — rien de tout cela ne décrit vraiment ce qui se joue entre Erdogan et al-Sissi. Une alliance suppose une vision commune. Ici, il y a surtout une lecture commune du danger et un passé extrêmement conflictuel.

Pendant plus d’une décennie, les deux capitales ont travaillé l’une contre l’autre par terrains interposés, réseaux opposés, partenaires concurrents. C’était la Turquie d’Erdogan qui a soutenu – sinon catalysé – la montée en puissance des Frères musulmans en Egypte entre autres.L’Egypte, pour sa part, a longtemps bloqué la progression turque en Libye et en Afrique de l’Est. Cette mémoire n’a pas disparu. Elle a simplement été rangée derrière un calcul plus pressant : la région MENA devient trop instable pour entretenir des conflits bilatéraux coûteux.

Le geste central — l’accord de coopération militaire — doit être lu comme un mécanisme d’assurance. On ne signe pas un cadre de coordination de défense avec un partenaire que l’on considère encore comme une menace prioritaire. On le signe quand on estime que le risque extérieur dépasse désormais la rivalité mutuelle.Ce type d’accord fabrique de la prévisibilité. Des lignes directes. Des circuits d’information. Dans les crises modernes, cela suffit à changer la valeur d’une relation.

L’objectif économique annoncé — porter les échanges bilatéraux vers la barre des quinze milliards de dollars d’ici 2028 — complète l’image, mais ne la commande pas. Le commerce explique le rapprochement public. La défense explique le rapprochement réel. Les flux suivent la sécurité, pas l’inverse.

C’est une diplomatie de sang-froid. Ni idéologique, ni sentimentale. Deux États sous tension interne, exposés à des chocs régionaux, choisissent de neutraliser une fracture devenue trop coûteuse. Ils ne s’embrassent pas. Ils cessent de se gêner.

Et dans une région qui se militarise à grande vitesse, cesser de se gêner est déjà une stratégie.

 

Acheter au son du canon, vendre au son du tambour

 

Les crises entre grandes puissances produisent toujours le même effet secondaire : elles fabriquent des intermédiaires recherchés. Quand la tension monte entre Washington et Téhéran, la question n’est pas seulement militaire. Elle devient logistique, énergétique, maritime, diplomatique. Qui parle à qui ? Qui transmet quoi ? Qui évite l’accident de trop ?

Dans cette mécanique, tous les États ne se valent pas. Certains commentent. D’autres deviennent des points de passage.

L’Égypte fait partie de ceux-là. Son poids diplomatique arabe, ses liens sécuritaires anciens avec les États-Unis, ses canaux ouverts avec plusieurs capitales du Golfe, et sa capacité à rester audible dans des formats multilatéraux en font un acteur de contact. Pas un médiateur officiel, mais un relai crédible. Dans les crises régionales, ce rôle compte. Il permet d’exister dans la pièce même quand on n’est pas autour de la table principale.

La Turquie, elle, joue une autre partition : membre d’une alliance militaire occidentale, mais habituée aux canaux parallèles avec des acteurs sous pression ou sous sanctions. Elle a déjà servi de terrain de négociation indirect dans d’autres dossiers sensibles. Sa force n’est pas la neutralité — elle ne l’est pas — mais la plasticité. Elle peut parler sécurité avec un camp, commerce avec l’autre, et maintenir des fils ouverts quand les lignes officielles sont rompues.

C’est ici que le rapprochement militaire turco-égyptien prend une dimension supplémentaire. Deux puissances régionales qui coordonnent leurs appareils de défense augmentent mécaniquement leur poids dans toute crise élargie. Non parce qu’elles vont la résoudre, mais parce qu’elles peuvent en amortir les chocs : routes maritimes, circulation énergétique, sécurité des couloirs, échanges de signaux.

Plus la confrontation États-Unis–Iran devient plausible, plus la valeur des États capables de gérer les retombées augmente. Ce n’est pas une question de principe. C’est une question de position.

Et dans ce jeu-là, Ankara et Le Caire ne cherchent pas à être vertueux. Ils cherchent à être utiles — donc incontournables.

 

Le Soudan : la guerre qui transforme la coordination en nécessité

 

Le Soudan n’est pas un dossier parmi d’autres pour l’Egypte. C’est une zone de pression directe. Une guerre longue, morcelée, imprévisible, qui déplace des populations, arme des groupes, fracture des territoires et rapproche le désordre des frontières. Dans ce type de conflit, la distance géographique ne protège personne.

Depuis le déclenchement de la guerre soudanaise, les bilans humains se comptent en dizaines de milliers de morts et en millions de déplacés. Des régions entières ont basculé dans l’insécurité alimentaire, certaines villes ont été assiégées pendant des mois, et l’autorité centrale s’est dissoute par endroits au profit de logiques armées concurrentes. Ce n’est plus une crise politique. C’est un écosystème de guerre tel qu’on n’a pas vu depuis la guerre froide.

Pour al-Sissi, cela signifie une chose simple : empêcher le débordement. Sécuriser les marges. Surveiller les flux. Anticiper les glissements de groupes armés et de trafics vers le nord. Ce réflexe sécuritaire est constant dans la doctrine égyptienne : quand le voisinage s’effondre, on durcit la frontière et on multiplie les canaux d’information.

La Turquie, de son côté, n’est pas riveraine, mais elle n’est pas absente de la zone élargie mer Rouge–Corne de l’Afrique. Elle y a des points d’appui, des intérêts logistiques, des relations (et une base) militaires et techniques. Elle n’y agit pas comme l’Egypte, mais elle y existe comme fournisseur, partenaire, acteur de sécurité indirecte.

C’est précisément dans ce type de théâtre que l’accord militaire turco-égyptien prend son sens opérationnel. Pas pour mener des opérations conjointes spectaculaires. Pour coordonner les perceptions, éviter les malentendus, partager des lectures de menace, garder des lignes ouvertes entre appareils sécuritaires. La coordination n’a pas besoin d’être visible pour être efficace. Elle a seulement besoin d’être possible. Déjà, elle suffit pour mettre l’Ethiopie, l’Erythrée et la Somalie en porte-à-faux.

Le Soudan agit ici comme un révélateur. Il montre que le rapprochement Ankara–Le Caire n’est pas décoratif. Il est défensif. Il répond à une réalité : certaines guerres voisines ne peuvent pas être arrêtées, mais elles peuvent être contenues — à condition que ceux qui ont des moyens cessent de travailler en ordre dispersé.

Dans cette logique, la coopération militaire n’est pas un choix diplomatique. C’est une mesure de protection.

 

La Libye après le choc : mieux vaut se coordonner que se percuter

 

La Libye reste le test le plus sensible de la relation turco-égyptienne. Parce que c’est là que leur rivalité a été la plus concrète. Là que leurs intérêts ont été les plus directement opposés. Et c’est précisément pour cette raison que l’accord de coopération militaire signé aujourd’hui change la lecture de demain.

La mort violente de Saïf al-Islam Kadhafi — figure symbolique, point de ralliement pour une partie des équilibres régionaux — a rouvert un espace d’incertitude. Pas une bascule automatique vers la guerre totale, mais une fragilisation de plus dans un système déjà fissuré. En Libye, ce type d’événement ne reste jamais isolé. Il réactive des loyautés, des peurs, des calculs armés.

Dans ce contexte, deux puissances régionales déjà présentes par partenaires interposés n’ont que deux options : la collision ou la coordination. La collision passe par la surenchère indirecte — plus d’appuis, plus d’armements, plus de signaux concurrents. La coordination passe par autre chose : parler en amont, clarifier les lignes rouges, éviter que des incidents locaux ne deviennent des crises régionales.

C’est là que le cadre de coopération de défense prend toute sa portée. Il ne transforme pas leurs intérêts libyens en intérêts communs. Il crée un mécanisme pour éviter qu’ils ne deviennent explosifs entre eux. Une ligne de contact militaire permet d’absorber un choc, de vérifier une information, de désamorcer une interprétation erronée. Dans un théâtre saturé d’acteurs armés, ce détail technique peut peser lourd. Déjà, il serait curieux d’observer les mouvements d’Africa Corps (anciennement Wagner) sur le territoire libyen après les évènements récents.

Quoi qu’il en soit, ni la Turquie ni l’Egypte n’ont intérêt à une implosion libyenne totale. Le coût sécuritaire, migratoire, économique serait immédiat. La rationalité froide pousse donc vers le gel du conflit plutôt que vers l’affrontement indirect permanent.Ce n’est pas de la solidarité. C’est de la prévention de dégâts qui peut durer ou s’interrompre selon les intérêts.

 

Une paix d’intérêts, pas une paix d’idées

 

Il ne faut pas romantiser ce qui vient de se passer entre l’Egypte et la Turquie. Ce n’est pas une paix des principes. C’est une paix d’intérêts — et parfois d’opportunisme dur.

La Turquie d’Erdogan n’a pas soudainement changé de nature. Elle reste une puissance d’ingérence active, présente par réseaux, par soutiens politiques, par proxys, notamment dans les sphères liées aux Frères musulmans et à leurs écosystèmes. Elle a mis la main dans presque toutes les crises régionales de la dernière décennie — Libye, Corne de l’Afrique, Palestine — et elle a rarement agi sans calcul de rendement stratégique. Elle investit les fractures, avance sous couverture diplomatique, et transforme les désordres en moyens de pression.

Si Erdogan signe aujourd’hui un cadre militaire avec l’Egypte — régime qui a précisément construit sa légitimité sur l’écrasement politique de cette mouvance — ce n’est pas une conversion idéologique. C’est une transaction stratégique. On met entre parenthèses les guerres de doctrine quand la carte des risques devient trop dense. Notamment, les risques internes pour Erdogan de plus en plus affaibli politiquement et physiquement.

L’Egypte n’est pas dupe. La Turquie non plus. Chacun sait ce que l’autre a fait, soutenu, armé, encouragé. Mais chacun sait aussi qu’une région qui cumule crise iranienne, guerre soudanaise et fragilité libyenne peut déborder vite. Alors on installe des garde-fous militaires, au moins pour ne pas se tirer dessus au mauvais moment.

Le plus frappant n’est pas leur rapprochement. C’est la méthode : discrète, technique, sécuritaire, pendant que d’autres pays parlent valeurs, communiqués et indignations. Eux parlent défense, canaux, coordination.

Dans l’histoire des crises régionales, les gagnants ne sont pas toujours les plus vertueux. Ce sont souvent les plus organisés. Et toujours les plus cyniques.

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