Guerres sans fin, climats sans saisons
Par Jamel BENJEMIA

Guerres sans fin, climats sans saisons
Par Jamel BENJEMIA

Il fut un temps où le monde avançait à la boussole. Les routes étaient heurtées, parfois cruelles, souvent inéquitables, mais elles s’inscrivaient dans des récits lisibles, des cadres interprétables, des horizons reconnaissables. Aujourd’hui, ce socle s’est défait sans fracas. Non dans l’explosion d’un dogme renversé, mais dans une érosion patiente du sens, presque courtoise. Nous vivons au milieu d’une profusion de signaux qui ne désignent plus rien, dans une abondance d’informations qui n’ouvre plus sur la compréhension, dans une multiplication de priorités qui finit par paralyser. Le monde parle beaucoup, il oriente peu.
Ce vertige n’est pas théorique. Il se glisse dans des décisions tremblées, des politiques publiques disjointes, des sociétés lassées d’ignorer vers quoi elles vont. L’économie administre la rareté sans la penser, la politique gère l’urgence sans la dépasser, la science est sommée de rassurer alors que ses diagnostics s’assombrissent. Le savoir abonde, le cap fait défaut.
Dans ce brouillard, chaque crise agit comme un révélateur. Le dérèglement climatique, plus que toute autre, dénude notre désorientation. Il dérègle les saisons, déplace les territoires, fissure les certitudes. Il pose une question simple, redoutable : comment avancer quand les repères eux-mêmes se dérobent ?
La fin des récits stabilisateurs
La modernité tardive avait promis la maîtrise. Celle de la croissance, des risques, du temps. La promesse n’a pas cédé sous l’effet d’un pessimisme soudain, mais sous le poids de réalités contradictoires accumulées. Les grands récits se sont effilochés, incapables d’absorber la complexité qu’ils avaient contribué à produire. Le progrès n’apaise plus, la mondialisation inquiète, la technologie fascine autant qu’elle dessaisit.
Dans cet espace disloqué, l’économie a perdu sa fonction d’orientation collective. Elle calcule, ajuste, compense, mais ne trace plus. La politique, privée de respiration longue, se replie sur l’instant, sur la prudence électorale, sur une rhétorique défensive. L’État n’organise plus l’avenir, il tente d’en amortir les chocs.
Cette disparition des récits communs fragilise les sociétés. Elle ouvre un vide où prospèrent les certitudes autoritaires, les nostalgies instrumentalisées, les promesses de verticalité. Quand le sens se retire, la force revient, non comme solution, mais comme simulacre de direction. Ceux qui parlent simple sont écoutés davantage, parce qu’ils prétendent ordonner un réel devenu rétif.
Le climat, ou la grammaire bouleversée du réel
Le dérèglement climatique n’est pas qu’une crise environnementale. Il est une rupture cognitive. Il défait les calendriers intimes, désoriente les agricultures, fragilise les économies bâties sur la répétition des saisons. Quand la pluie s’abat hors temps, quand la chaleur s’attarde là où elle devait se retirer, c’est la mémoire collective qui vacille. Le réel cesse d’obéir à ses propres habitudes.
La Tunisie en a donné récemment une illustration brutale. Des pluies soudaines, concentrées, ont transformé des rues en torrents, des carrefours en cuvettes, des quartiers en bassins improvisés. L’eau n’a pas tant manqué d’issue qu’elle n’a rencontré des villes qui avaient oublié de lui en ménager une. Là où le sol aurait dû filtrer, retenir, ralentir, il a renvoyé l’eau à sa violence.
L’enjeu n’est plus seulement d’évacuer, mais de penser la retenue. Concevoir des dispositifs capables de capter non seulement l’eau, mais ce qu’elle charrie, afin d’éviter l’asphyxie immédiate des réseaux. Réhabiliter l’idée d’un sous-sol utile, patient, silencieux, fait de circulations discrètes orientant les excès vers des lacs, des zones tampons, des espaces préparés pour recevoir la démesure. Le climat ne demande pas des discours, il exige une architecture de la prévoyance.
Le monde fragmenté, les crises tectoniques
Le monde ne traverse plus une crise, mais la superposition de plaques instables dont les frottements produisent une géopolitique sismique. La guerre en Ukraine s’étire, non parce qu’elle serait indécidable, mais parce qu’elle révèle un défaut plus profond des puissances contemporaines : elles savent déclencher, elles peinent à conclure. L’enlisement devient l’horizon par défaut.
Ce mal n’est pas neuf. D’autres l’ont éprouvé avant. Quand une guerre commence sans fin politique claire, elle se poursuit sans issue. Elle déstabilise des régions entières, contamine les équilibres mondiaux, installe un ressentiment durable que nul cessez-le-feu ne dissipe vraiment.
À cette guerre prolongée s’ajoute un retour assumé des convoitises impériales. Les appétits territoriaux ressurgissent, parfois brutaux. Le droit international s’efface derrière la logique de puissance, redevenue langage principal. Ailleurs, la tentation de la frappe préventive réapparaît, rappelant que la guerre moderne se prépare souvent avant de se déclarer. L’histoire récente est obstinée : ceux qui ouvrent ces conflits ignorent presque toujours comment les refermer.
Les résistances discrètes du réel
Pourtant, sous la surface des grandes désorientations, quelque chose résiste. Non par éclat, mais par persistance. Des territoires réapprennent à dialoguer avec leur sol. Des collectivités comprennent que l’eau ne se combat pas, qu’elle se guide. Que la ville ne peut plus être un plan figé, mais un organisme poreux, capable d’absorber, de retenir, de redistribuer.
Ces résistances sont modestes, presque invisibles. Un avaloir repensé comme espace de décantation plutôt que simple orifice pressé d’engloutir. Un bassin de rétention dissimulé sous une place, un parking, un jardin, prêt à accueillir l’excès sans provoquer la rupture. Un réseau souterrain qui n’affronte plus l’eau, mais l’accompagne vers des respirations hydrauliques.
En Tunisie, malgré les fragilités, ces intuitions circulent. Elles vivent chez les ingénieurs, les urbanistes, les habitants. Elles rappellent que l’adaptation n’est pas un luxe, mais une nécessité. Là où l’État tarde, le réel enseigne. Là où les plans restent abstraits, l’eau dessine déjà ses lignes.
Gouverner l’eau, ou être gouverné par elle
Les inondations tunisiennes ne sont ni une anomalie ni une fatalité. Elles sont un message clair, répété, obstiné. Le monde ne manque pas de solutions, il manque d’attention.
Piloter sans boussole ne signifie pas avancer à l’aveugle. Cela implique d’accepter que les repères ne soient plus idéologiques, mais physiques. Qu’ils s’inscrivent dans des grilles bien pensées, des bassins humbles et efficaces, des réseaux conçus pour l’extrême plutôt que pour la moyenne. La modernité qui vient sera hydraulique ou vulnérable.
Le courage politique ne consistera plus à promettre la maîtrise, mais à organiser l’absorption du choc. À préférer la prévention silencieuse à la réparation spectaculaire. À comprendre que gouverner, désormais, c’est aménager l’écoulement du réel.
Quand le monde se perd dans la profusion des signaux, ce n’est pas l’alerte qui manque, c’est la direction qui se fige. À force de tout voir, nous avons cessé de choisir. Réhabiliter le plan, aujourd’hui, n’est ni nostalgie ni technocratie : c’est un acte de lucidité. Nommer des priorités, tracer des lignes, accepter de renoncer à l’accessoire pour sauver l’essentiel. Dans un siècle où le réel déborde de toutes parts, gouverner ne consistera plus à promettre l’ordre, mais à rendre le désordre habitable. Et c’est peut-être là, dans cette modestie retrouvée, que commence une politique à la hauteur de son temps.



