Plumes des deux rives

NIZAR.JLIDI écrit/ Cash, pierre et illusion monétaire : la Tunisie face à la bombe financière

 

 

entre Riyad et Téhéran, une diplomatie équilibrée et souveraine
l’écrivain et l’analyste politique Nizar Jlidi

 

En Tunisie aujourd’hui, les billets de banque sont déchirés, les liquidités omniprésentes et l’immobilier est trop cher : les signes sont visibles, presque banalisés. Derrière cette normalisation se dessine une mécanique dangereuse, nourrie par l’économie informelle, la défiance bancaire et les choix de la Banque centrale. La Tunisie avance vers l’explosion d’une bulle financière et immobilière qu’elle ne sera pas en mesure d’assumer. Mais il n’est pas trop tard pour l’éviter.

Il suffit de retirer de l’argent d’un distributeur automatique, n’importe où en Tunisie, pour comprendre que quelque chose ne tourne plus rond. Des billets usés, vieillots, parfois collés avec du scotch, circulent massivement dans une économie où le liquide est redevenu la règle. Ce n’est pas une anecdote. C’est un symptôme.

En janvier 2026, la masse de billets et monnaies en circulation a atteint un niveau historique, dépassant les 27 milliards de dinars. En un an, ce volume a augmenté d’environ 4,5 milliards. Rapportée à la taille de l’économie, la monnaie fiduciaire représente désormais plus de 15 % du PIB. Ce chiffre, à lui seul, suffit à poser la question : pourquoi une économie officiellement bancarisée fonctionne-t-elle de plus en plus comme une économie de cash ?

Les explications immédiates sont connues. Les nouvelles règles encadrant l’usage du chèque ont provoqué une augmentation brutaledu paiement en espèces. La confiance dans les banques commerciales s’est érodée. La peur du futur pousse les mères et les pères de famille à thésauriser. Mais ces raisons, aussi réelles soient-elles, ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène.

Car derrière le liquide visible se cache une transformation plus profonde : une économie qui se déplace hors des circuits formels, une Banque centrale qui laisse filer — ou alimente — la masse fiduciaire, et un Etat qui voit se former, sous ses yeux, une bombe financière à retardement. Contrairement aux crises passées (2008-2011), la Tunisie ne dispose plus aujourd’hui des réserves en devises nécessaires pour amortir un choc brutal. Ce qui se joue n’est donc pas un simple déséquilibre monétaire, mais un risque systémique.

 

Une économie noyée sous le liquide : le symptôme que tout le monde voit

 

Le retour du cash en Tunisie n’est pas un phénomène discret. Il est tangible, quotidien, presque brutal. Dans les commerces, les marchés, les transactions, l’espèce domine. Même les billets nouvellement distribués portent les marques d’une circulation excessive, signe d’une réutilisation intensive et prolongée.

Les chiffres confirment ce que l’œil perçoit. En janvier 2026, l’encours de billets et monnaies en circulation a franchi la barre des 27 milliards de dinars, contre un peu plus de 22,5 milliards un an plus tôt. Une hausse d’environ 20 % en douze mois. À l’échelle macroéconomique, cette progression est tout sauf anodine. Elle traduit une dé-bancarisation partielle de l’économie, mais aussi une incapacité croissante des circuits formels à absorber et canaliser les flux monétaires.

La réforme du chèque a joué un rôle d’accélérateur. En restreignant son usage et en renforçant les contrôles, elle a déplacé des volumes entiers de transactions vers le cash. Mais une réforme, aussi structurante soit-elle, ne crée pas de monnaie. Elle ne fait que modifier ses chemins. Or ici, les chemins se sont multipliés hors du regard de l’Etat tunisien.

Ce basculement profite d’abord à ceux qui opèrent déjà en marge : contrebandiers, commerçants informels, intermédiaires sans traçabilité, criminels de toute sorte. Dans une économie où l’espèce devient la norme, le cash n’est plus un handicap, mais un avantage compétitif. Il permet d’échapper à l’impôt, au contrôle, aux règles. Et plus il circule, plus il affaiblit ceux qui respectent encore les circuits légaux.

Le plus inquiétant n’est pas que le phénomène existe. Il est que sa normalisation ne semble plus alerter. Comme si l’économie tunisienne s’habituait à fonctionner avec un volume de liquidités incompatible avec sa taille, sa production réelle et ses capacités de régulation. C’est à cet endroit précis que le débat cesse d’être technique. Il devient politique.

 

Informel et contrebande : quand le cash devient un avantage stratégique

 

Si le cash envahit l’économie tunisienne, ce n’est pas seulement parce que les citoyens se méfient des banques. C’est surtout parce qu’un pan entier de l’activité économique fonctionne désormais hors des règles, et y trouve un intérêt direct. Le liquide n’est plus un simple moyen de paiement. Il est devenu l’infrastructure de l’économie parallèle.

Les estimations disponibles convergent depuis des années : l’économie informelle représenterait plus d’un tiers du produit intérieur brut (PIB). Ce chiffre, déjà alarmant en soi, prend une autre dimension lorsqu’on le met en regard de l’explosion de la monnaie fiduciaire. Une économie qui fonctionne massivement en dehors des circuits bancaires a besoin de cash. Beaucoup de cash. Et ce cash circule vite, longtemps, sans traçabilité. Quant aux sources de cet argent liquide, elle ne peut être que criminelle, car les besoins du marché sont démesurés, et que la grande criminalité y voit une opportunité de blanchiment d’argent.

La contrebande a parfaitement intégré cette logique. Sur les marchés, une part croissante des marchandises provient de circuits dont l’origine est inconnue ou volontairement dissimulée. Produits alimentaires, électroménager, textiles, carburants : le spectre est large. Ces flux ne transitent ni par les douanes, ni par les comptes bancaires. Ils sont réglés en espèces, redistribués en espèces, stockés en espèces. Dans cette configuration, la loi devient un obstacle, et la conformité un handicap.

Les conséquences fiscales sont lourdes. Les pertes pour l’Etat se chiffrent en dizaines de milliards de dinars sur plusieurs années, entre droits de douane non perçus et impôts évités. Mais au-delà du manque à gagner budgétaire, c’est l’architecture même de l’économie qui se déforme. Les acteurs respectueux des règles se retrouvent écrasés par une concurrence qui ne supporte ni taxes ni charges. L’économie formelle se contracte, l’informel prospère, et le cercle vicieux s’installe.

Ce phénomène n’est ni ignoré ni récent. Il a été évoqué à plusieurs reprises par le président de la République, précisément comme un enjeu de souveraineté. Car une économie dominée par le cash est une économie difficile à gouverner. Elle échappe à la statistique, à la planification, au pilotage. Elle rend les politiques publiques aveugles, ou presque.

Dans ce contexte, l’explosion du liquide n’est pas un accident. Elle est le carburant d’un système qui s’auto-entretient. Plus le cash circule, plus l’informel gagne du terrain. Plus l’informel gagne du terrain, plus le cash devient indispensable. Et pendant que ce cycle s’installe, une autre transformation s’opère en silence : l’orientation de cet argent vers des refuges censés le protéger de toute dépréciation ; en premier lieu, l’immobilier.

 

Immobilier : le coffre-fort silencieux de l’argent informel

 

Lorsque l’argent ne peut plus être justifié, il cherche à se cacher. En Tunisie, ce refuge porte un nom : la pierre. Depuis plusieurs années, l’immobilier n’est plus seulement un secteur économique. Il est devenu un mécanisme de stockage de valeur, déconnecté de l’usage social du logement et de la réalité des revenus.

Les chiffres sont éloquents. Près d’un logement sur cinq est aujourd’hui vacant ou utilisé comme résidence secondaire. En valeur absolue, cela représente plusieurs centaines de milliers d’unités hors du marché réel de l’habitat. Dans le même temps, les prix continuent de grimper, bien au-delà de la capacité d’achat de la majorité des Tunisiens, y compris des catégories traditionnellement solvables de la classe moyenne supérieure.

Cette contradiction — abondance de biens, rareté de l’accès — n’est pas un mystère économique. Elle est le symptôme classique d’un actif transformé en coffre-fort. L’immobilier n’est plus acheté pour être habité, mais pour être détenu. Il absorbe le liquide, le fige, le protège de l’inflation et de la surveillance bancaire. Dans une économie dominée par le liquide, la pierre devient l’extension naturelle de l’économie informelle. Qui plus est, les promoteurs immobiliers opèrent naturellement hors des circuits bancaires.

Les alertes institutionnelles ne datent pas d’hier. Dès 2019, le comité d’analyses financières avait mis en garde contre l’exploitation du secteur immobilier à des fins de blanchiment. Cette inquiétude s’est depuis renforcée, notamment autour des transactions réglées en espèces, des biens non occupés et des montages opaques. Loin d’être marginal, le phénomène est désormais structurel.

Le plus préoccupant est que cette bulle ne repose pas principalement sur le crédit bancaire, comme ce fut le cas dans d’autres crises immobilières. Elle est alimentée par du liquide. Cela la rend plus difficile à détecter, mais aussi plus dangereuse. Tant que l’argent continue d’entrer, les prix tiennent. Mais le jour où le flux se tarit — par choc monétaire, dépréciation brutale ou perte de confiance des instances internationales — la correction peut être violente, sans amortisseur.

Ce modèle a un coût social direct. Les jeunes familles sont exclues de l’accès au logement. Les surfaces habitables se réduisent. L’immobilier cesse de jouer son rôle d’intégration et devient un facteur de fragmentation. Ce qui devrait être un pilier de stabilité se transforme en vecteur d’injustice et de tension sociales.

À ce stade, la question n’est plus de savoir si une bulle existe, mais de comprendre pourquoi elle est tolérée. Et surtout, qui, dans l’architecture institutionnelle, a la responsabilité de surveiller la masse monétaire qui alimente ces dérives.

 

Banque centrale : quand l’indépendance devient un angle mort

 

À ce stade, continuer à parler de « dérive monétaire » sans accuser l’institution qui en a la responsabilité directe relève de la lâcheté. La Banque centrale de Tunisie est, par définition, la gardienne de la stabilité monétaire. Elle contrôle l’émission, la circulation et la destruction des billets. Elle observe les flux. Elle produit les indicateurs. Elle sait tout, mais ne dit rien, et ne fait rien.

Or les faits sont là. La masse de billets en circulation a atteint un niveau inédit, sans rapport avec la croissance réelle de l’économie, ni avec l’évolution de la production nationale. Cette expansion du cash n’a pas été accompagnée d’un débat public clair, ni d’une explication pédagogique à destination des citoyens. Elle s’est installée dans le silence, comme si elle allait de soi.

C’est ici que l’indépendance institutionnelle de la Banque centrale tunisienne pose problème. Conçue pour protéger la politique monétaire des pressions politiques de court terme, elle semble aujourd’hui fonctionner comme un écran. Un écran derrière lequel des choix générationnels lourds de conséquences sont opérés sans véritable reddition de comptes, au nom d’une orthodoxie affichée à l’international.

La Banque centrale bénéficie d’une crédibilité quasi automatique auprès des instances financières internationales et des agences de notation. Cette crédibilité repose en partie sur un fait technique : la monnaie tunisienne est imprimée par des institutions européennes reconnues, notamment en France et en Allemagne. Pour les observateurs extérieurs, la chaîne paraît rassurante. Ils interrogent l’imprimeur, lisent les rapports, et prennent la parole de la BCT pour argent comptant – sans mauvais jeux de mots.

Mais cette confiance extérieure ne dit rien de la réalité intérieure. Elle ne dit rien de la qualité des billets remis en circulation, de la durée effective de leur usage, ni de la frontière — devenue floue — entre destruction réglementaire et réinjection de billets de banque usés. Lorsque des billets manifestement hors normes continuent de sortir des distributeurs et de circuler massivement, la question devient politique.

Le cœur de l’accusation est là : en laissant prospérer une économie saturée de liquidités, la Banque centrale prend le risque de créer une bulle monétaire invisible pour les partenaires extérieurs, mais dévastatrice pour le pays. Elle alimente une illusion de stabilité, tout en fragilisant le pouvoir d’achat sur le court terme et la souveraineté financière de l’Etat tunisien sur le long terme.

Pire encore, cette situation crée des rentes (comme si la Tunisie n’en souffrait pas déjà). Dans une économie où le liquide est abondant et peu contrôlé, certains opérateurs privés sont objectivement avantagés. Ils accèdent au cash, l’orientent, le transforment en actifs, pendant que les ménages ordinaires subissent l’inflation, la hausse des prix et la dévalorisation progressive de leurs revenus.

La Banque centrale ne peut pas ignorer ces effets. Et si elle les ignore, c’est qu’elle a choisi de privilégier la conformité formelle aux standards internationaux au détriment de la stabilité réelle de l’économie tunisienne. Dans les deux cas, la responsabilité – que dis-je, la culpabilité ! – est engagée.

La Tunisie a déjà connu des crises. Mais la différence aujourd’hui est majeure : elle ne dispose plus des réserves de devises ni des marges diplomatiques qui permettaient, par le passé, d’amortir un choc. En cas de rupture brutale, la correction ne serait ni lente ni indolore. Elle serait sèche.

C’est à ce point précis que l’analogie avec les expériences étrangères cesse d’être une formule choc pour devenir une hypothèse sérieuse.

 

Une bombe financière à retardement : pourquoi le scénario libanais en Tunisie n’est plus théorique

 

La comparaison avec le Liban dérange parce qu’elle oblige à regarder une trajectoire, pas un événement. Les crises financières systémiques ne commencent jamais par un effondrement brutal. Elles commencent par une normalisation progressive des anomalies, par des signaux faibles ignorés, par des équilibres artificiels maintenus trop longtemps.

En Tunisie, plusieurs de ces marqueurs sont désormais réunis. Une masse de liquidités en circulation disproportionnée par rapport à la taille de l’économie. Une déconnexion croissante entre la valeur des actifs — en particulier immobiliers — et les revenus réels. Une économie informelle dominante qui échappe au pilotage macroéconomique. Et surtout, une illusion de stabilité entretenue par des indicateurs formels (valeur du dinar, prix des biens) qui masquent la fragilité du système.

La différence majeure avec les crises passées tient à un facteur décisif : la marge de manœuvre extérieure. Dans les années 2008–2012, la Tunisie disposait encore de réserves en devises suffisantes pour absorber une partie du choc, stabiliser la monnaie et temporiser. Aujourd’hui, ces réserves couvrent à peine quelques mois d’importations. Elles ne constituent plus un bouclier, mais un simple coussin, vite consommé en cas de panique monétaire ou de rupture de confiance.

Dans ce contexte, la mécanique du risque est claire. Tant que le cash circule, la bulle tient. Tant que la pierre absorbe le liquide, l’illusion de richesse persiste. Mais le jour où la confiance se fissure — par une dépréciation accélérée du dinar, un choc extérieur, ou une révélation sur l’ampleur réelle de la création monétaire — le reflux peut être brutal. Les actifs perdent de leur valeur, le pouvoir d’achat s’effondre, et l’Etat se retrouve sans instruments efficaces pour contenir la spirale.

Le plus inquiétant est que cette crise, si elle se déclenche, ne sera pas d’abord bancaire. Elle sera monétaire et sociale. Elle touchera les ménages, les salariés, les petits épargnants, bien avant d’atteindre ceux qui ont eu le temps de transformer le liquide en actifs ou de se couvrir à l’étranger. C’est précisément ce qui rend ce type de crise politiquement explosif.

Parler de « bombe financière » n’est donc pas un effet de style. C’est une manière de nommer un enchaînement de faits observables, déjà documentés, et dont les conditions de reproduction sont aujourd’hui réunies. Le danger n’est pas qu’un scénario libanais soit inévitable. Le danger est qu’il devienne possible.

La question qui se pose n’est plus « si », mais « quand » — et surtout, si des décisions courageuses seront prises avant que la mécanique ne s’emballe. Car une fois la confiance des instances financières perdue, aucune indépendance institutionnelle, aucune communication rassurante, aucun discours technocratique ne suffit à la restaurer.

 

Quand l’argent pourrit, l’Etat vacille

 

Il n’y aura pas d’annonce officielle. Pas de communiqué solennel. Pas de jour précis à encercler sur le calendrier. Les grandes crises ne préviennent jamais. Elles s’installent. Elles avancent discrètement, jusqu’au moment où tout le monde fait semblant d’être surpris.

La Banque centrale joue avec le feu. Un feu lent, invisible, alimenté par le cash, entretenu par le silence, et protégé par une indépendance institutionnelle devenue irresponsabilité politique. Quand la monnaie circule plus vite que la production, quand la pierre remplace le travail, quand l’économie réelle se replie pendant que les billets s’usent et vieillissent, ce n’est plus une anomalie. C’est une trajectoire volontaire.

Le plus grave n’est pas que certains s’enrichissent. Le plus grave est que tout un pays soit entraîné dans une illusion collective : celle d’une stabilité factice, achetée à crédit sur le futur de nos enfants et nos petits-enfants. Une illusion où la Banque centrale rassure l’extérieur pendant que l’intérieur se délite. Où les citoyens tunisiens paient l’addition.

L’économie du Liban n’est pas tombée en un jour. Elle a glissé lentement. Jusqu’au moment où la monnaie ne valait plus le papier sur lequel elle était imprimée, où l’épargne s’est évaporée, où la colère a remplacé la peur. Ceux qui croyaient être à l’abri ont découvert qu’il n’existe pas de coffre-fort dans une économie qui s’effondre.

La question n’est plus de savoir si la Tunisie est en danger. Elle l’est déjà. La question est de savoir qui aura le courage de casser cette mécanique avant qu’elle n’explose. Car quand la bombe financière saute, il est toujours trop tard pour demander des comptes. Ce sont toujours les mêmes qui paient, et rarement les fautifs.

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