NIZAR.JLIDI écrit/Entreprises publiques : sauver l’Etat social sans le démanteler
Le récent rapport de la Cour des comptes a ravivé un réflexe ancien dans l’opinion publique : liquider ce qui coûte cher. Mais derrière les déficits des entreprises publiques et des caisses sociales se joue autre chose qu’un débat comptable. Il s’agit de préserver les piliers de l’Etat social tunisien, de corriger des dérives de gouvernance et d’éviter une privatisation qui fragiliserait durablement les droits fondamentaux des citoyens tunisiens.
Début janvier, la publication du rapport de la Cour des comptes a provoqué une onde de choc. Les chiffres sont lourds, parfois brutaux. Des entreprises publiques affichent des pertes cumulées, des niveaux d’endettement préoccupants, des pratiques de gestion qualifiées d’opaques. Tunisair, à elle seule, concentre plus de 316 millions de dinars de pertes. D’autres opérateurs stratégiques suivent la même trajectoire, nourrissant un sentiment de lassitude et de colère populaire.
Très vite, le débat s’est crispé. Pour une partie des citoyens, la conclusion paraît évidente : liquider, vendre, privatiser. Transport, assurances sociales, télécoms, parfois même l’énergie ou l’eau. L’argument est simple, presque mécanique : ce qui perd de l’argent n’a pas vocation à rester public. Cette lecture, pourtant, repose sur une confusion dangereuse entre rentabilité financière et utilité économique et sociale.
L’Etat, lui, n’a pas suivi ce courant. Les déclarations officielles, les réunions tenues au plus haut niveau et les annonces récentes indiquent une autre orientation. Il ne s’agit pas de nier la gravité de la situation, ni de maquiller les déficits. Il s’agit de sauver, assainir et réformer, sans céder à la facilité du démantèlement. Car certaines entreprises et certaines caisses ne sont pas de simples acteurs économiques : elles sont des instruments de souveraineté et des garanties de droits.
Cette analyse part de ce point de friction. Elle ne cherche pas à minimiser les pertes ni à excuser les dysfonctionnements. Je propose une lecture politique et économique du rôle des entreprises publiques et des caisses sociales, en distinguant ce qui doit être sanctuarisé, ce qui doit être transformé, et ce qui doit être corrigé sans détruire l’architecture de l’Etat social tunisien.
Le rapport de la Cour des comptes : un électrochoc mal interprété
Le rapport de la Cour des comptes a rempli sa fonction première : alerter. Il met en lumière des déficits importants, une accumulation de dettes et des failles de gouvernance qui ne peuvent plus être ignorées. Dans plusieurs entreprises publiques, Tunisie Telecom notamment, des primes et indemnités ont été versées sans fondement légal clair, des mécanismes de contrôle interne se sont révélés défaillants et la traçabilité des décisions financières demeure insuffisante.
Mais le rapport dit autre chose, souvent moins relayée. Il ne conclut nulle part que la liquidation serait la solution. Il documente des dysfonctionnements, pas une inutilité structurelle. La confusion s’est installée lorsque ces constats ont été traduits, dans le débat public, en procès global du secteur public. Or un service public déficitaire n’est pas, par définition, un service inutile. Le transport, la couverture sociale ou les télécoms ne se jugent pas uniquement à l’aune de leur résultat net.
Prenons le cas de Tunisair. Les pertes sont réelles, documentées, et ne peuvent être relativisées. Mais la compagnie assure aussi une mission de continuité territoriale, de souveraineté aérienne et de desserte stratégique. Les mêmes critères s’appliquent aux entreprises de transport urbain ou maritime, et plus encore aux caisses sociales, dont la vocation n’est pas de générer du profit mais de garantir des droits.
L’électrochoc provoqué par la Cour des comptes aurait dû ouvrir un débat sur la gouvernance, la responsabilité et les mécanismes de pilotage. Il a trop souvent été réduit à un slogan : « ça ne marche pas, on ferme ». Cette simplification est politiquement séduisante, mais économiquement risquée. Elle évacue une question centrale : qui assurera ces services, à quel prix, et pour qui, une fois le secteur public démantelé ?
L’enjeu n’est donc pas de contester le rapport, mais de le lire correctement. Il appelle à des corrections profondes, à une rigueur accrue et à une responsabilité clairement assumée. Il n’appelle ni à l’abandon de l’Etat, ni à la privatisation aveugle de ses outils.
Ce qui ne peut pas être privatisé sans mettre en péril la Tunisie
La tentation de la privatisation surgit toujours dans les périodes de crise. Elle promet une solution rapide, presque indolore : transférer le problème au marché, déléguer la gestion, espérer l’efficacité. Mais tous les secteurs ne sont pas privatisables sans conséquences lourdes et durables. En Tunisie, certains domaines relèvent moins de l’économie que de la souveraineté et de la sécurité.
Les télécommunications en sont un exemple clair. Elles ne sont plus un simple service commercial. Elles structurent la sécurité numérique, la continuité administrative, l’accès à l’information et, de plus en plus, l’économie entière. Abandonner ce secteur au privé sans garde-fous stricts reviendrait à déléguer une part de la souveraineté technologique de l’Etat tunisien, dans un contexte régional et international déjà instable.
L’énergie et l’eau relèvent de la même logique. Leur privatisation transforme des biens vitaux en marchandises soumises aux cycles de rentabilité. L’expérience internationale est connue : hausse des tarifs, arbitrages défavorables aux zones rurales, dépendance accrue vis-à-vis d’opérateurs dont la priorité reste le rendement financier. Dans un pays marqué par des inégalités territoriales et par le stress hydrique, ce choix créerait des fractures sociales difficiles à refermer.
Le transport maritime occupe une place souvent sous-estimée dans le débat public. Il assure l’approvisionnement, la sécurité des échanges et la continuité logistique. Le réduire à une ligne comptable déficitaire, c’est ignorer sa fonction stratégique dans une économie ouverte et dépendante de ses ports. Là encore, la question n’est pas de nier les pertes, mais de comprendre ce qu’elles financent : une capacité nationale, non substituable à court terme. Par ailleurs, les investissements chinois dans ce secteur pourraient se montrer dangereux. Surtout lorsqu’on prend en compte le passif des entreprises chinoises et le fameux « piège de la dette ».
Enfin, la couverture sociale constitue le cœur de l’Etat social. Les caisses ne sont pas des entreprises commerciales. Leur mission est de mutualiser le risque et de garantir l’accès aux soins et à la retraite. L’argument de la privatisation se heurte ici à une réalité simple : là où le privé domine, les services deviennent inaccessibles à la classe moyenne et aux plus modestes. Le secteur de la santé en fournit déjà une illustration concrète. Les cliniques privées, performantes pour certains actes, restent hors de portée financière pour une large partie de la population.
Sanctuariser ces secteurs ne signifie pas les figer ni excuser leurs dérives. Cela signifie reconnaître qu’ils portent des fonctions que le marché ne remplit pas spontanément. Les privatiser, c’est déplacer le problème sans le résoudre, et souvent en créer de nouveaux. La question n’est donc pas « public ou privé », mais comment garantir ces services sans renoncer à leur vocation sociale.
Gouvernance : le vrai nœud du problème, pas le statut public
À mesure que le débat s’est radicalisé, une évidence a été trop souvent évacuée : ce ne sont pas les entreprises publiques qui ont échoué, mais leur gouvernance. Les pertes documentées par la Cour des comptes ne sont pas le produit mécanique du statut public. Elles sont le résultat de décisions mal contrôlées, parfois illégales, souvent non évaluées, et, dans certains cas, de l’absence même de décideurs clairement identifiés. Ces décisions se prolongent sur deux décennies.
Dans plusieurs entreprises publiques et, plus encore, dans les caisses sociales, le vide managérial est devenu structurel. Des institutions centrales fonctionnent sans directeurs généraux titulaires, sans conseils d’administration stabilisés, sans feuille de route clairement assignée. On demande à des structures complexes de se redresser sans leur donner ni capitaine ni boussole. Cette situation ne peut produire qu’une chose : l’inertie, puis le chaos.
Le rapport de la Cour des comptes met en cause des pratiques précises : versement d’avantages sans base légale, absence de suivi des engagements financiers, défaut de contrôle interne. Ces dysfonctionnements ne relèvent pas d’un excès d’Etat, mais d’un Etat qui n’a pas bien surveillé. Là où l’autorité publique aurait dû arbitrer, contrôler et sanctionner, elle a souvent laissé faire, parfois trop longtemps.
La responsabilité est donc politique avant d’être économique. Réformer des entreprises publiques sans dirigeants clairement nommés revient à exiger des résultats sans assumer la chaîne de décision. La première mesure, la plus simple et la plus urgente, n’est ni la privatisation ni la liquidation. Elle consiste à nommer des directeurs et des présidents avec des mandats précis, des objectifs mesurables et une durée limitée. Gouverner, c’est aussi accepter d’évaluer et, le cas échéant, de remplacer.
Cette exigence vaut tout particulièrement pour les caisses sociales. Leur déficit n’est pas seulement financier. Il est institutionnel. Sans responsables identifiés, capables de dialoguer avec les prestataires, les créanciers et les ministères de tutelle, toute réforme devient théorique. Le coût de cette absence se mesure en impayés, en pénuries et en perte de confiance.
En d’autres termes, le problème n’est pas que l’Etat possède trop d’entreprises ou embauche trop d’employés – même si c’est vrai dans l’administration. C’est qu’il les a parfois laissées sans direction effective. Avant de parler de vendre, il faut d’abord diriger.
Caisses sociales : un risque réel, mais des solutions concrètes existent
Le débat sur les caisses sociales est sans doute le plus sensible, car il touche directement à la vie quotidienne des citoyens. CNAM, CNSS et CNRPS ne sont pas des sigles abstraits. Elles conditionnent l’accès aux soins, la sécurité des parcours professionnels et la dignité des retraites. Leur déficit n’est donc pas un problème technique parmi d’autres. Il constitue une menace directe sur des droits fondamentaux des Tunisiens.
Les chiffres ont alimenté l’inquiétude. Retards de paiement, accumulation d’arriérés envers les prestataires, tensions sur l’approvisionnement en médicaments. Dans le cas de la CNAM, les impayés vis-à-vis des pharmacies et des structures de santé ont dépassé des seuils critiques, provoquant des ruptures et des crispations dans tout le système. Là encore, la tentation est grande de conclure à l’échec du modèle public.
Pourtant, une lecture plus fine montre que la situation n’est ni irréversible ni dépourvue de solutions concrètes. Les difficultés des caisses ne résultent pas uniquement d’un déséquilibre financier. Elles sont aggravées par des obstacles bureaucratiques, des procédures lentes, un empilement de textes contradictoires et, surtout, une absence de pilotage stratégique. Le système fonctionne, mais mal. Et il fonctionne mal parce qu’il est entravé.
Des pistes existent, et elles sont connues. Des experts, y compris issus des cercles institutionnels, insistent sur des mesures simples, immédiatement activables : lever les blocages administratifs qui ralentissent les remboursements, clarifier les relations contractuelles avec les prestataires, réorganiser les flux financiers pour donner de l’oxygène aux caisses. Ces mesures ne relèvent pas de l’idéologie. Elles relèvent du bon sens administratif. On sait notamment que dans le cas de la CNAM, les fonds existent, mais ils sont bloqués car personne ne veut en assumer la responsabilité.
Le signal politique envoyé ces derniers jours va dans ce sens. Les réunions tenues par le président avec le ministre de tutelle, puis avec les représentants des ministères concernés et des prestataires, traduisent une volonté claire : obtenir du répit pour permettre une restructuration sérieuse, sans rupture brutale du service. Il s’agit de gagner du temps utile, pas de repousser indéfiniment les décisions.
Surtout, la question des dirigeants revient ici avec une acuité particulière. Une caisse sociale sans direction stable est une caisse condamnée à gérer l’urgence permanente. Nommer des responsables, leur donner des marges de manœuvre et exiger des résultats mesurables n’est pas une option. C’est une condition de survie. Privatiser la couverture sociale, en revanche, déplacerait le problème vers le marché, avec une conséquence prévisible : l’exclusion progressive des classes moyennes et populaires.
Sauver les caisses sociales n’est donc pas un choix politique parmi d’autres. C’est une obligation. Et cette obligation passe moins par des réformes spectaculaires que par la suppression des entraves qui empêchent le système de fonctionner correctement.
Sociétés communautaires : un outil utile, pas un passe-partout
Depuis 2021, les sociétés communautaires occupent une place croissante dans le discours public. Présentées comme un projet phare de l’Etat, elles suscitent à la fois de l’espoir et des attentes parfois démesurées. Il est donc nécessaire de clarifier leur rôle, précisément pour éviter qu’elles ne deviennent, malgré elles, un écran de fumée dans le débat sur les entreprises publiques.
Ces sociétés répondent à un objectif clair et légitime : lutter contre le chômage, notamment dans les régions marginalisées, et favoriser l’initiative locale. Elles s’inscrivent dans une logique d’inclusion économique et sociale, en permettant à des citoyens longtemps exclus des circuits classiques de production de devenir acteurs de projets collectifs. À ce titre, elles ont leur place dans la politique économique de l’Etat. Et les moqueries qui pullulent sur internet à propos de leur rendement sont de très mauvais gout car, souvent, ces sociétés représentent un espoir inestimable pour les populations les plus fragilisées.
Mais leur vocation n’est pas de porter l’économie nationale dans son ensemble. Les présenter comme une alternative aux grandes entreprises publiques relève d’une confusion d’échelle. Une société communautaire n’a ni les moyens financiers, ni la mission stratégique, ni la capacité d’assurer des services structurants comme le transport, l’énergie, les télécommunications ou la couverture sociale. Les comparer à Tunisair, à la Transtu ou aux caisses sociales revient à opposer deux outils conçus pour des fonctions radicalement différentes.
Cette confusion n’est pas seulement analytique. Elle est politiquement dangereuse. En surexposant les sociétés communautaires, certains discours donnent l’impression que l’Etat aurait trouvé une solution globale à ses difficultés économiques, reléguant au second plan la réforme des piliers historiques du secteur public. Or ces piliers restent l’ossature de l’économie nationale et de l’Etat social. Les négliger, même dans la communication, c’est fragiliser l’ensemble.
Il faut donc tenir une ligne équilibrée. Oui, les sociétés communautaires doivent être soutenues, accompagnées et évaluées. Oui, elles peuvent jouer un rôle important dans la lutte contre le chômage et la revitalisation des territoires. Mais non, elles ne sauraient remplacer les entreprises publiques, ni servir de prétexte pour reporter indéfiniment les réformes de gouvernance, de transparence et de pilotage qui s’imposent ailleurs.
Clarifier cette hiérarchie des enjeux est indispensable. L’Etat peut et doit agir sur plusieurs fronts à la fois. Mais il ne peut pas confondre un outil social d’insertion avec des opérateurs économiques stratégiques. Reconnaître cette distinction, c’est éviter de traiter un problème structurel par des réponses partielles.
La crise des entreprises publiques et des caisses sociales n’est pas un accident comptable. Elle est le produit d’années de renoncements, de vides de gouvernance et de décisions différées. Mais elle ne signe pas l’échec de l’Etat social tunisien. Elle révèle, au contraire, ce qui arrive quand l’Etat se retire de sa propre mission : piloter, arbitrer, protéger.
Liquider, privatiser, vendre — ces mots rassurent parce qu’ils donnent l’illusion d’une solution rapide. Ils évitent l’effort et la responsabilité, et c’est pour cela que le citoyen les adopte facilement. Mais ces termes masquent une réalité plus inconfortable : certains secteurs ne peuvent pas être abandonnés sans rompre le pacte social. Télécoms, énergie, eau, transport maritime, couverture sociale ne sont pas des lignes budgétaires. Ce sont des garanties. Les céder au marché, c’est accepter que l’accès aux droits dépende du revenu, de la géographie ou de la rentabilité.
La voie est plus exigeante, mais elle est claire. Gouverner au lieu de gérer l’urgence. Nommer des dirigeants au lieu d’administrer le vide. Lever les obstacles bureaucratiques au lieu d’accumuler les textes. Exiger des résultats mesurables, rendre des comptes, et frapper juridiquement là où l’argent public a été dilapidé. Cette rigueur n’est pas incompatible avec la protection sociale ; elle en est la condition.
Les sociétés communautaires ont leur rôle, et il est respectable. Mais elles ne sauveront pas, à elles seules, les piliers de l’économie nationale. Elles ne doivent ni distraire le regard, ni servir d’alibi. L’Etat ne se reconstruit pas par la juxtaposition de solutions partielles, mais par une hiérarchie assumée des priorités.
Le choix est désormais politique. Soit la Tunisie cède à la facilité du démantèlement et accepte une société plus inégalitaire, plus chère, plus fragile. Soit elle assume de sauver ses entreprises publiques et ses caisses sociales, non pas par dogme, mais par nécessité. Sauver, ici, ne veut pas dire perpétuer les erreurs. Cela veut dire corriger sans détruire, réformer sans renoncer, et rappeler que l’Etat social n’est pas un fardeau : il est ce qui tient la Tunisie debout quand tout vacille.



