NIZAR.JLIDI écrit/ Huile d’olive : la Tunisie produit, l’Europe encaisse
En 2025, la Tunisie a signé l’une de ses campagnes oléicoles les plus solides depuis des années. La production a bondi, les volumes exportés ont atteint des niveaux records. Pourtant, les recettes reculent et l’huile d’olive tunisienne reste invisible pour le consommateur mondial. Ce paradoxe n’est ni accidentel ni conjoncturel. Il révèle un système où la valeur se crée ailleurs, et où l’Union européenne commercialise comme sienne une richesse qu’elle n’a pas cultivée.
Les chiffres sont clairs, et ils bousculent le récit dominant. Sur la campagne 2024-2025, la Tunisie a exporté près de 270 000 tonnes d’huile d’olive, une hausse de plus de 40 % en volume sur un an. Dans le même temps, les recettes ont reculé d’environ 30 %, pour s’établir autour de 3,6 milliards de dinars. Autrement dit, le pays a produit davantage, vendu davantage, mais gagné moins. Rarement un secteur n’aura illustré avec autant de netteté le décalage entre performance agricole et faiblesse commerciale.
Ce contraste intervient pourtant dans un contexte favorable. La campagne a été abondante, portée par une alternance positive des oliviers et des conditions climatiques plus clémentes que les années précédentes. La Tunisie s’est hissée parmi les tout premiers exportateurs mondiaux, au coude-à-coude avec l’Espagne, profitant aussi des difficultés structurelles de certains concurrents européens – l’Italie. Sur le plan strictement productif, le secteur a tenu, et même excellé.
Mais derrière cette réussite apparente se cache une réalité plus dérangeante. L’immense majorité de l’huile tunisienne continue d’être exportée en vrac, à des prix en forte baisse, puis conditionnée, mélangée et vendue sous d’autres drapeaux. L’Italie, l’Espagne et plus largement le marché européen captent l’essentiel de la valeur ajoutée, tandis que l’origine tunisienne disparaît derrière des étiquetages flous, pourtant conformes aux règles commerciales. Le consommateur connaît l’huile « italienne » ou « espagnole ». Il ignore qu’une part significative de ce qu’il consomme a été produite en Tunisie.
Ce papier part de ce constat. Il ne s’agit pas de célébrer un boom sans lendemain, ni de se réfugier dans l’autosatisfaction. Il s’agit de comprendre comment la Tunisie a réussi à produire plus dans un contexte difficile, pourquoi cette performance ne se traduit pas en gains durables, et comment un système commercial européen permet, légalement, de s’approprier une richesse agricole qui n’a pas été produite sur son sol. L’huile d’olive n’est pas un détail. Elle est le révélateur d’un déséquilibre plus large, entre ceux qui produisent et ceux qui vendent.
2025, l’année du rebond de l’huile d’olive tunisienne
La campagne 2024-2025 marque un tournant pour l’oléiculture tunisienne. Après plusieurs saisons heurtées par la sécheresse, la volatilité des prix et l’incertitude sur les intrants, la production a nettement rebondi. Les estimations convergent vers une récolte comprise entre 300 000 et 350 000 tonnes, plaçant la Tunisie parmi les tout premiers producteurs mondiaux sur la période, parfois au niveau de pays historiquement dominants comme l’Espagne.
Ce rebond ne relève pas d’un miracle agricole. Il s’explique d’abord par un facteur structurel bien connu des professionnels : l’alternance naturelle des oliviers. Après des années de production plus faible, le cycle biologique a joué en faveur d’une campagne forte. À cela se sont ajoutées des conditions climatiques relativement plus clémentes que lors des saisons précédentes, permettant une meilleure floraison et une maturation plus homogène des olives, notamment dans les grandes zones oléicoles du centre tunisien, mais également dans les grandes cultures traditionnelles de la côte Est.
Le contexte international a également pesé. Les difficultés persistantes de certains concurrents européens, frappés par la bactérie Xylella et par des coûts de production élevés, ont ouvert des espaces sur le marché mondial. La Tunisie a su y répondre par le volume. Elle s’est hissée, en 2025, au rang de deuxième exportateur mondial selon plusieurs classements sectoriels, confirmant sa capacité à jouer un rôle central dans l’approvisionnement global.
Cette performance est d’autant plus notable qu’elle s’est produite dans un environnement interne tendu. Les agriculteurs ont dû composer avec la rareté de l’eau, la hausse des coûts logistiques et les contraintes financières. Le secteur n’a pas été transformé en profondeur, mais il a fonctionné à plein régime, mobilisant ses capacités existantes pour tirer parti d’une fenêtre favorable à l’export.
Le rebond de 2025 est donc réel. Il repose sur des bases identifiables et mesurables. Mais il reste essentiellement productif. La question décisive n’est pas de savoir si la Tunisie sait produire de l’huile d’olive. La question est désormais de comprendre ce que cette production rapporte réellement au pays.
Main-d’œuvre et récolte : le paradoxe silencieux
Le rebond de 2025 soulève une question que beaucoup posaient encore quelques mois plus tôt : comment une campagne aussi abondante a-t-elle été menée alors que, depuis des années, les agriculteurs dénoncent un manque criant de main-d’œuvre ? Le paradoxe est réel, mais il n’a rien de mystérieux. Il tient moins à une transformation du marché du travail qu’à une série d’ajustements pragmatiques, souvent invisibles dans le débat public.
La pénurie de main-d’œuvre agricole n’a pas disparu. Elle reste structurelle, notamment dans les zones rurales où la population active se réduit et où le travail saisonnier est jugé pénible et peu rémunérateur. En 2025, cette contrainte n’a pas été levée. Elle a été contournée. Les exploitations ont concentré la récolte sur des périodes plus courtes, mobilisé des réseaux informels, parfois familiaux, parfois locaux, et repoussé certaines opérations non prioritaires pour sauver l’essentiel : la cueillette.
Dans certaines régions, le recours à une main-d’œuvre plus précaire s’est accentué. Des migrants, notamment originaires d’Afrique subsaharienne, ont été employés ponctuellement, sans cadre national structuré – parfois illégalement. Leur présence n’explique pas, à elle seule, le boom de la production. Elle a surtout permis, à Sfax, à Sousse, au Cap Bon notamment, d’absorber des pics de travail dans un contexte de forte pression sur les calendriers. En faire la clé du succès serait excessif ;mais ignorer ce phénomène serait tout aussi réducteur.
L’autre facteur décisif réside dans l’organisation de la récolte elle-même. La hausse des prix lors des campagnes précédentes, puis la crainte d’un retournement rapide du marché, ont incité de nombreux producteurs à accélérer la cueillette pour sécuriser les volumes. Cette intensification a compensé, en partie, les faiblesses du marché du travail. Là encore, il s’agit d’une réponse conjoncturelle, pas d’une solution durable.
Le paradoxe de la main-d’œuvre révèle donc une réalité plus large. La Tunisie n’a pas résolu ses problèmes structurels. Elle a simplement réussi, en 2025, à faire fonctionner un système sous tension, en exploitant une campagne favorable au maximum. Cette capacité d’adaptation mérite d’être reconnue. Mais elle ne peut masquer l’enjeu de fond : produire plus dans ces conditions est sujet à un coût humain, social et organisationnel, qui pèsera tôt ou tard sur la durabilité du secteur.
Produire plus pour gagner moins : des chiffres qui ne pardonnent pas
C’est ici que le récit se fracture. Car derrière l’exploit productif de 2025 se cache une réalité économique nettement moins flatteuse. Les volumes exportés ont atteint des niveaux historiques, mais les recettes, elles, ont suivi la trajectoire inverse. Sur la campagne 2024-2025, la Tunisie a expédié près de 270 000 tonnes d’huile d’olive à l’étranger, soit une progression de plus de 40 % par rapport à la campagne précédente. Dans le même temps, les recettes ont reculé d’environ 30 %, pour s’établir autour de 3,6 milliards de dinars.
Ce décrochage n’est pas marginal. Il constitue le cœur du problème. La variable déterminante n’est pas la quantité, mais le prix. En 2025, le prix moyen de l’huile d’olive tunisienne à l’export s’est effondré, avec des baisses proches de 50 % selon les périodes et les segments. Certaines qualités se sont vendues à des niveaux historiquement bas, tirant l’ensemble des recettes vers le bas malgré l’augmentation des volumes.
Cette chute des prix s’explique en partie par la conjoncture mondiale. La reprise de la production dans plusieurs pays méditerranéens, la détente sur certains marchés après les tensions de 2022-2023, et la concurrence accrue ont pesé sur les cours. Mais ce serait une erreur d’en rester là. Car tous les producteurs n’ont pas été affectés de la même manière. La Tunisie, en raison de sa structure d’exportation, est plus exposée que d’autres aux variations brutales des prix internationaux. D’autant plus que les grands producteurs tunisiens se tournent rarement vers le marché national.
Le secteur tunisien vend principalement une matière première. Lorsque les prix chutent, il encaisse le choc de plein fouet. À l’inverse, ceux qui conditionnent, assemblent et commercialisent des marques finies amortissent mieux les cycles. En 2025, cette asymétrie est devenue visible dans les chiffres. L’huile d’olive tunisienne a rempli les marchés. Elle n’a pas obtenu la valeur correspondante.
Ce paradoxe résume la situation : la Tunisie a démontré qu’elle pouvait nourrir une partie du monde en huile d’olive. Mais elle n’a pas été en mesure de transformer cet avantage productif en revenus durables. Produire plus n’a pas signifié gagner plus. Et tant que cette équation restera inchangée, chaque boom agricole portera en lui les germes de sa propre déception.
Le cœur du problème : l’exportation en vrac et la captation européenne
La fragilité du modèle tunisien apparaît pleinement lorsqu’on regarde ce qui est exporté, et surtout comment. En 2025, près de 85 % de l’huile d’olive tunisienne a quitté le pays en vrac. À peine une fraction a été conditionnée sous marque locale. Ce déséquilibre n’est pas un détail technique. Il est la clé de la perte de valeur.
Exporter en vrac, c’est vendre une matière première. Le prix se négocie alors à la tonne, au gré des marchés et des cycles, sans protection de marque ni différenciation auprès du consommateur final. La Tunisie assume ainsi tous les risques de production — climatiques, sociaux, financiers — tout en laissant à d’autres le soin de transformer cette huile en produit premium. Quand les prix chutent, le choc est immédiat. Quand ils remontent, la marge ne se fait pasen Tunisie.
Les principaux bénéficiaires de ce système sont connus. L’Italie et l’Espagne figurent en tête des destinations de l’huile tunisienne. Elles achètent, importent, mélangent, conditionnent, puis revendent sous leurs propres labels. Le mécanisme est légal, encadré par les règles européennes sur l’origine. Celles-ci autorisent des mentions génériques du type « mélange d’huiles d’olive de l’Union européenne et hors Union européenne », suffisantes pour rester conforme, mais trop floues pour que l’origine tunisienne existe réellement aux yeux du consommateur américain par exemple.
C’est là que se joue l’essentiel. Sur les étagères, l’huile devient « italienne » ou « espagnole », parfois sans que le pays de production n’apparaisse clairement, ou relégué à une mention secondaire. La réputation, la valeur symbolique et la marge commerciale se construisent sur le conditionnement et le récit. La Tunisie, elle, disparaît du tableau au moment précis où le produit prend de la valeur.
Ce modèle n’est pas neutre. Il enferme la Tunisie dans un rôle de fournisseur structurel, dépendant des stratégies commerciales des acteurs européens. Il empêche l’émergence d’une identité forte de l’huile tunisienne à l’international, malgré une qualité reconnue et des volumes suffisants pour peser. En acceptant de vendre majoritairement en vrac, la Tunisie a laissé d’autres pays s’approprier non seulement sa production, mais aussi son image.
La récupération européenne de la valeur de l’huile d’olive tunisienne n’est donc pas un accident de marché. Elle est le résultat d’un rapport de force commercial déséquilibré, où ceux qui produisent le moins contrôlent le mieux la marque, et où ceux qui produisent le plus restent invisibles. C’est ce nœud-là, plus que les aléas climatiques ou les cycles agricoles, qui explique pourquoi le boom de 2025 n’a pas tenu sa promesse économique.
Une huile tunisienne reconnue, mais son origine confisquée
Le paradoxe tunisien est désormais complet. Sur le plan technique, l’huile d’olive tunisienne est reconnue. Les concours internationaux la distinguent régulièrement, les professionnels saluent sa qualité, sa stabilité et son potentiel. En 2025 encore, des producteurs tunisiens ont accumulé les médailles et les classements honorables. Mais cette reconnaissance reste cantonnée aux cercles spécialisés. Elle ne se traduit ni en notoriété mondiale, ni en pouvoir de marché.
Dans l’imaginaire du consommateur étranger, l’huile d’olive a une nationalité. Elle est italienne ou espagnole. Rarement tunisienne. Ce décalage n’est pas le fruit d’un déficit de qualité ou de savoir-faire. Il est le résultat d’une confiscation commerciale progressive. L’Union européenne, par ses règles, ses pratiques et ses acteurs, a construit un système où elle vend comme sien ce qu’elle n’a pas produit. L’huile tunisienne alimente les bouteilles européennes, mais disparaît du récit.
Ce mécanisme est d’autant plus problématique qu’il est parfaitement légal. Il repose sur des normes d’étiquetage permissives, sur la puissance des marques historiques et sur un rapport de force asymétrique. La Tunisie fournit la matière première. L’Europe fournit le label, l’histoire, la valeur ajoutée. À la fin, le consommateur paie pour une identité qui ne correspond pas à l’origine réelle du produit.
L’huile d’olive révèle ainsi une vérité plus large. La souveraineté agricole ne garantit rien sans souveraineté commerciale. Produire beaucoup, produire bien, ne suffit pas si l’on ne contrôle ni le récit, ni la transformation, ni l’accès au consommateur final. En 2025, la Tunisie a prouvé qu’elle était un géant productif. Elle a aussi constaté qu’elle restait un acteur mineur dans la chaîne de valeur commerciale mondiale, hélas.
Tant que ce déséquilibre persistera, chaque campagne exceptionnelle portera la même frustration. La Tunisie continuera de nourrir les marchés, pendant que d’autres continueront d’en récolter les bénéfices symboliques et financiers. L’huile d’olive n’est pas seulement un produit. Elle est le miroir d’un rapport Nord-Sud qui, malgré les discours, n’a jamais été réellement corrigé.
La Tunisie n’est pas face à un simple déséquilibre commercial. Elle fait face à une vieille mécanique, bien plus profonde, bien plus ancienne. Une histoire de vol. Vol des libertés hier, quand l’Europe se posait en arbitre des destins. Vol des richesses ensuite, quand les matières premières quittaient le Sud pour être valorisées ailleurs. Vol des produits aujourd’hui, quand une huile cultivée sur des terres tunisiennes devient, par un jeu d’étiquettes et de récits, « italienne » ou « espagnole ».
Rien de tout cela n’est nouveau. L’Europe a toujours excellé dans l’art de voler ce qu’elle ne produit plus, puis de le revendre sous son propre nom. Elle n’a pas seulement bâti des empires sur les ressources des autres. Elle a bâti des marques, des mythes, des légitimités. L’huile d’olive tunisienne s’inscrit dans cette continuité : un produit arraché à son origine, reconditionné, puis réintroduit sur le marché mondial comme une création européenne.
Mais ce système arrive à ses limites. L’Union européenne produit de moins en moins. Elle vit de chaînes d’information, de communiqués, de narratifs. Elle commente le futur plus qu’elle ne le fabrique. Face à elle, il reste ce qui ne se délocalise pas : la terre, le climat, l’humain. Les oliviers tunisiens ne se déplacent pas. Ils s’enracinent. Ils traversent les siècles, les sécheresses, les dominations. Ils produisaient avant l’Europe industrielle, et ils produiront après sa chute.
Ce que l’Europe prend aujourd’hui n’est donc qu’un sursis. Une rente symbolique, pas une réalité durable. Car ce qui tient dans le temps n’est ni le marketing ni les récits officiels. Ce sont les mains qui récoltent, les sols qui nourrissent, les arbres qui repoussent. La Tunisie a été pillée, dépossédée, effacée de l’étiquette. Elle ne l’a jamais été de l’histoire.
Comme ses oliviers, elle a appris à plier sans rompre. À attendre sans disparaître. À produire même quand d’autres ne font que raconter. Et c’est précisément pour cela qu’elle résistera toujours.



