NIZAR.JLIDI écrit/ Reprendre la main sur la terre : pour une agriculture tunisienne de long terme
Depuis deux à trois ans, l’Etat tunisien a resserré son contrôle sur l’agriculture. Importations mieux pilotées, pénuries globalement contenues, arbitrages assumés. Ce rééquilibrage a évité le pire, sans régler l’essentiel. Car la fragilité du secteur ne tient pas seulement à l’eau ou aux engrais, mais à un angle mort stratégique : les semences. Tant que la Tunisie cultivera avec des variétés pensées pour l’export, la culture intensive ou l’agriculture irriguée, elle restera exposée. Le cœur du redressement se joue ailleurs : dans une agriculture pluviale, adaptée au climat, orientée vers la consommation nationale et inscrite dans le long terme.
L’agriculture tunisienne traverse une phase paradoxale. Jamais, depuis des décennies, l’Etat n’avait autant assumé son rôle d’arbitre et de pilote sur les filières stratégiques. Céréales, engrais, importations alimentaires : face à la sécheresse, à la tension sur les devises et à la volatilité des marchés mondiaux, les pouvoirs publics ont repris la main. Cette présence accrue n’a pas tout réglé, mais elle a permis d’éviter les scénarios les plus redoutés, ceux des ruptures brutales et des pénuries généralisées.
Ce répit relatif a pourtant un revers. Il peut donner l’illusion que la crise agricole tunisienne est avant tout conjoncturelle, liée aux pluies ou aux circuits d’approvisionnement. Or le problème est plus profond. Il touche au modèle même sur lequel s’est construite l’agriculture du pays depuis plusieurs décennies : une agriculture souvent pensée pour l’export et l’agriculture irriguée, dans un pays où l’eau devient structurellement rare et où la majorité des terres cultivables reste pluviale.
Dans ce décalage se cache la vulnérabilité réelle. Tant que la Tunisie dépendra de semences peu adaptées à son climat, de variétés exigeantes en eau, en énergie et en intrants importés, chaque choc climatique ou financier se transformera en crise agricole. Reprendre la main sur l’agriculture ne peut donc pas se limiter à mieux gérer l’urgence. Cela suppose de réorienter le système vers le long terme, en commençant par ce que l’on sème.
Un Etat plus présent, un système stabilisé sans être sécurisé
Ces dernières années, l’intervention de l’État tunisien dans le secteur agricole s’est nettement renforcée. Sans bouleverser les cadres juridiques existants, les autorités ont recentré la décision sur les produits et les intrants jugés vitaux : céréales, engrais, énergie agricole. Cette présence accrue s’est traduite par un pilotage plus serré des importations, une surveillance renforcée des stocks et une capacité d’arbitrage plus rapide face aux tensions régionales ou internationales.
Dans un contexte de sécheresse prolongée (de 2020 à 2023), cette gestion a joué un rôle d’amortisseur. Les pénuries massives, annoncées à plusieurs reprises, ne se sont pas matérialisées à l’échelle nationale. Les ruptures ont existé, parfois localisées, parfois sectorielles, mais le système a tenu. Politiquement, ce point est essentiel : il montre qu’un Etat présent peut encore peser sur des chaînes d’approvisionnement que l’on disait hors de contrôle.
Pour autant, cette stabilisation reste largement défensive. Elle repose sur des décisions d’urgence, sur des importations coûteuses et sur des équilibres permanents entre budget, devises et paix sociale. En d’autres termes, l’Etat tunisien a contenu la crise sans en modifier les causes profondes. Le modèle agricole, lui, n’a pas changé. Les cultures restent majoritairement dépendantes de facteurs que le pays ne maîtrise pas totalement : pluviométrie instable, intrants importés, énergie subventionnée et sous tension…
C’est là que se situe la limite de l’approche actuelle. Gérer mieux permet de gagner du temps. Mais sans transformation structurelle, chaque campagne agricole reste une prise de risque. La question n’est donc pas de savoir si l’Etat doit intervenir, il le fait déjà, mais sur quoi il doit désormais concentrer son effort. Et à ce stade, aucun levier n’est plus décisif que celui des semences.
L’agriculture tunisienne est-elle construite contre son propre climat ?
L’un des paradoxes les plus durables de l’agriculture tunisienne tient à ce décalage persistant entre le climat réel du pays et les choix agronomiques qui ont structuré les cultures. La Tunisie est majoritairement pluviale, exposée à une variabilité climatique ancienne mais désormais accentuée. Pourtant, une part significative de sa production agricole repose sur des variétés et des pratiques pensées pour des contextes plus humides, plus réguliers, ou soutenus par une irrigation abondante.
Ce choix n’est pas le fruit d’une erreur récente. Il s’est construit progressivement, au fil de politiques agricoles orientées vers la maximisation des rendements, l’intégration aux marchés extérieurs et la recherche de devises. Les variétés sélectionnées ont privilégié la productivité immédiate, l’homogénéité des récoltes et la conformité aux standards internationaux. En contrepartie, elles ont souvent exigé davantage d’eau, d’engrais et de protection phytosanitaire. Dans uneTunisie où l’eau devient un facteur de rareté stratégique, cette logique atteint aujourd’hui ses limites.
La conséquence est mécanique. Lorsque la pluie fait défaut, les rendements chutent brutalement. Lorsque l’irrigation prend le relais, elle mobilise une eau coûteuse, énergivore, parfois surexploitée. L’agriculture tunisienne se retrouve alors prise dans une spirale de dépendances : dépendance à l’énergie pour pomper, dépendance aux engrais pour compenser les sols fatigués, dépendance aux devises pour importer ce qui manque. Le climat n’est plus un paramètre à intégrer, mais un risque permanent à gérer.
Ce modèle crée également une fracture territoriale. Le Nord-Ouestet la côte Est bien équipés, proches des périmètres irrigués ou des circuits d’export, résiste mieux. Les régions intérieures, largement pluviales, subissent de plein fouet la variabilité climatique sans bénéficier des mêmes amortisseurs. Là où des variétés plus rustiques auraient pu sécuriser une production minimale, les cultures actuelles exposent les agriculteurs à des pertes répétées, à l’endettement et parfois à l’abandon des terres.
Construire une agriculture contre son propre climat n’est pas seulement un problème technique. C’est un choix stratégique qui finit par peser sur la souveraineté alimentaire. En privilégiant des cultures et des semences peu adaptées à la réalité hydrique du pays, la Tunisie a fragilisé sa capacité à nourrir sa population en période de stress. Ce constat ne condamne pas l’agriculture intensive ni l’export en soi. Il rappelle simplement qu’ils ne peuvent constituer le socle d’un système agricole dans un pays structurellement exposé à la rareté de l’eau.
C’est à ce point précis que la question des semences devient centrale. Car tant que le matériel végétal reste conçu pour des conditions que la Tunisie ne peut plus garantir, toute politique agricole, même volontariste, restera prisonnière de ce décalage initial.
Semences : le point aveugle de la souveraineté agricole tunisienne
Si l’agriculture tunisienne demeure vulnérable malgré une présence accrue de l’Etat, c’est parce que l’un de ses facteurs les plus décisifs est resté en marge du débat public. Les semences déterminent pourtant l’ensemble de la chaîne agricole : le besoin en eau, le recours aux engrais, la sensibilité aux aléas climatiques, jusqu’à la stabilité des revenus des agriculteurs. Tant que cette question n’est pas traitée frontalement, les politiques agricoles restent partielles.
Depuis les années 1980, le système semencier tunisien s’est structuré autour de variétés sélectionnées pour le rendement et la standardisation. Dans les céréales comme dans le maraîchage, la priorité a souvent été donnée à des semences performantes dans des conditions optimales, c’est-à-dire irriguées, fertilisées et relativement stables. Plus de 90% de la production agricole est pluviale ! Ce choix a accompagné l’essor de certaines filières, mais il a aussi enfermé l’agriculture dans une logique de dépendance technique. Une semence exigeante ne tolère ni l’irrégularité des pluies ni la réduction des intrants.
Cette dépendance n’est pas seulement agronomique, elle est économique. Une part importante des semences utilisées, notamment dans le maraîchage (tomates, piments, pastèques…), provient de l’extérieur et transite par des circuits privés étroits. Les catalogues sont fermés, les variétés protégées, les prix peu transparents. L’agriculteur tunisien achète une promesse de rendement, mais il achète aussi un risque. Lorsque la campagne se déroule mal, la perte ne porte pas seulement sur la récolte, elle englobe l’investissement initial.
Le contraste est frappant avec les zones pluviales. Là où des variétés plus rustiques, mieux adaptées aux sols et aux pluies irrégulières, pourraient sécuriser une production minimale, elles sont marginalisées ou absentes. Le système ne valorise ni la sélection locale ni la conservation de semences adaptées au territoire. Ce déséquilibre prive l’agriculture tunisienne d’un amortisseur essentiel face au changement climatique, et on le remarque surtout dans le Cap Bon.
Traiter la question des semences, ce n’est pas revenir en arrière ni renoncer à la modernisation. C’est redéfinir les priorités. Une semence pensée pour l’export ou l’intensif n’a pas la même fonction qu’une semence destinée à assurer l’alimentation des citoyens. Tant que cette distinction n’est pas assumée, la souveraineté agricole restera théorique, et chaque terrain agricole dépendra davantage de facteurs extérieurs que du potentiel réel des terres tunisiennes.
Nourrir d’abord le marché national : une priorité stratégique que la Tunisie peut assumer
Recentrer l’agriculture tunisienne sur la consommation nationale ne relève ni du repli ni du renoncement. C’est un choix de hiérarchisation. Dans un contexte de rareté hydrique, de pression budgétaire et de dépendance aux marchés extérieurs, toutes les cultures ne peuvent pas jouer le même rôle. L’exportation reste une source de devises, mais elle ne peut plus structurer l’ensemble du système agricole.
La distinction est essentielle. Certaines filières, orientées vers l’export, reposent sur des volumes d’eau élevés, des intrants importés et une logistique sophistiquée. Elles sont rentables en période de stabilité, mais fragiles dès que les conditions se durcissent. À l’inverse, une agriculture pensée pour le marché national vise d’abord la continuité. Elle cherche à sécuriser des volumes suffisants de produits de base, même au prix de rendements moins spectaculaires, mais plus réguliers.
Dans ce cadre, l’agriculture pluviale retrouve une centralité stratégique. Elle couvre la majorité des terres agricoles tunisiennes et concerne directement les régions les plus exposées socialement. En l’absence d’irrigation, le choix des semences devient déterminant. Des variétés adaptées aux pluies irrégulières, tolérantes au stress hydrique et moins dépendantes des engrais peuvent stabiliser la production céréalière et réduire la volatilité des campagnes.
Ce recentrage a aussi une dimension économique. Nourrir le marché national avec des productions locales, même modestes, limite les importations en période de crise et réduit la pression sur les devises. Il permet également de sécuriser les revenus agricoles sur le long terme. Un agriculteur qui vise la régularité plutôt que le pic de rendement est moins exposé à l’endettement et aux chocs climatiques répétés.
L’Etat dispose ici d’un réel moyen de pression. Sans remettre en cause les filières exportatrices, il peut orienter les incitations, la recherche agronomique et les soutiens vers les cultures et les semences qui répondent à un objectif clair : assurer l’alimentation de la population dans un contexte climatique contraint. Ce choix n’est pas idéologique. Il est pragmatique. Et il conditionne la capacité du pays à sortir d’une gestion permanente de l’urgence.
Le long terme comme horizon : reconstruire l’agriculture tunisienne sans rupture
La transition vers une agriculture de long terme ne suppose pas de bouleverser brutalement l’existant. Elle repose sur une réorientation progressive, cohérente avec les contraintes climatiques et les capacités institutionnelles du pays. L’enjeu n’est pas de substituer un modèle à un autre, mais de redonner de la profondeur stratégique à un secteur trop longtemps piloté à vue.
Dans cette trajectoire, le rôle de l’Etat est central, mais il change de nature. Après avoir agi comme gestionnaire de crise et arbitre des pénuries, il lui revient désormais de devenir facilitateur. Cela implique d’investir dans la recherche agronomique locale, de soutenir la sélection de semences adaptées aux conditions pluviales et de créer les cadres permettant leur diffusion à grande échelle. Ce travail est lent, souvent invisible, mais il conditionne la résilience future. En gros, il incombera à l’Etat de protéger l’agriculteur des investisseurs étrangers prédateurs, et la terre tunisienne de la surexploitation.
La valorisation des semences adaptées ne signifie pas l’abandon des acquis techniques. Elle suppose au contraire de mobiliser les compétences existantes pour répondre à un objectif différent. Sélectionner des variétés plus sobres en eau, plus tolérantes au stress climatique et compatibles avec des rendements stables est un choix rationnel dans un pays exposé à la variabilité. Ce choix réduit mécaniquement la dépendance aux engrais, à l’énergie et aux importations, sans sacrifier la sécurité alimentaire. Bien au contraire, un tel choix ne peut que protéger le marché tunisien.
Cette transition peut également retisser le lien entre politique agricole et territoires. En redonnant une fonction stratégique aux régions pluviales, l’Etat envoie un signal de stabilité. L’agriculture redevient un pilier de cohésion sociale, et non une activité abandonnée aux aléas climatiques ou aux seules logiques de marché. Le temps long n’est pas un luxe, c’est une condition de survie dans un environnement contraint.
La Tunisie a déjà démontré qu’un Etat présent et investi pouvait contenir les chocs. Le défi désormais est plus ambitieux, mais aussi plus porteur. Passer d’une agriculture gérée dans l’urgence à une agriculture pensée pour durer. En choisissant ce que l’on sème, le pays choisit aussi la manière dont il se nourrit, se stabilise et se projette dans le futur.
La Tunisie n’a pas un problème de terres. Elle n’a pas non plus un problème d’agriculteurs. Elle a un problème de cap. Pendant trop longtemps, l’agriculture a été sommée de produire vite, beaucoup, et pour d’autres marchés que le sien. Aujourd’hui, le climat a tranché : ce modèle ne tient plus sans perfusion permanente.
L’Etat a montré qu’il pouvait éviter le pire. C’est déjà une rupture. Mais contenir n’est pas construire. La vraie souveraineté agricole ne se joue ni au port ni dans l’urgence budgétaire, elle se joue en amont, au moment du choix des semences. Ce que l’on plante décide de ce que l’on importe, de ce que l’on subventionne, et de ce que l’on subit.
Revenir à une agriculture pluviale pensée pour nourrir le pays n’est pas un retour en arrière. C’est une mise à jour stratégique. Dans un environnement aride, la résilience vaut plus que le rendement record. La régularité vaut plus que l’aventure. Et le long terme vaut plus qu’une année réussie.
La Tunisie n’a pas besoin de cultiver davantage. Elle a besoin de cultiver juste. Et surtout, de cultiver en cohérence avec sa terre, son climat et ses priorités. C’est là que commence une agriculture réellement nationale.



